Le temps paralysé
Lumière.
Le plus dur, c'est le premier pas. Juste savoir.
Savoir si on est prêt à livrer un nouveau round qu'on sait perdu d'avance.
Chaque jour suffit sa peine.
Chaque jour oui, chaque heure, chaque minute, chaque seconde.
Chaque seconde de vie est une victoire.
Chaque seconde....
Mon nez est habitué, pourtant...
Je sens la mort, je sue la mort, son parfum colle à nous.
Nous puons tous.
Le repas nous attend.
Nous attendons en cercle, prêts pour la curée.
Cube de pain grisâtre, ersatz de café, succédané de margarine.
Un festin.
Puis c'est l'appel, debout dans le froid ou la chaleur, pendant une heure, pendant dix s'ils le veulent. On peut juste attendre, attendre d'être appelé ou pas, de ne pas tomber, de savoir à quel jeu sadique ils vont se livrer, c'est tout, attendre, subir. Nous sommes des Stücken, des unités, tant d'unités survivantes, tant d'unités perdues, Stück, outil, Mensch-material, rien de plus.
Tout le monde baisse la tête, se réfugie en lui-même, se raccroche au peu d'humanité qui reste en nous, aux rares moments encore vivaces. Chacun a quelque chose en lui qui l'aide à tenir, je pense à Pierre, le reste est facile.
Pierre...
Rien qu'un nom.
Pierre. Qui es-tu ?
Je ne sais plus, je ne veux plus savoir, ça ne m'aide en rien. Il suffit d'un mot, un geste, une voix, une odeur. Et je me souviens. C'est rare, se rappeler, simplement, c'est une perte d'énergie. Je ne peux pas être partout en même temps.
Pourtant, je suis là, je suis avant, tout se confond, se mélange, passé, présent, souvenirs, réalité, sans lien, ce qui a été, ce qui est.... Et ensuite ?
Je ne suis jamais après, il n'y a plus d'après, chaque seconde d'agonie se suffit à elle-même. Läger, guère de vie, guerre de vivre.
Les souvenirs, c'est juste... le temps avant le temps.
Mon matricule.
Je le crie, je suis un nombre, juste un nombre. Un coup de schlague, j'ai peut-être répondu un rien trop tard. Raul veut peut-être me rappeler qu'il m'a à l'½il. Peut-être juste par plaisir. Peut-être, peut-être pas.
Baukommando. Commando de terrassement. Nouvelle fosse à creuser. À la main.
Creuser la terre gelée, la transporter jusqu'au chariot, le tirer lorsqu'il sera lourd à surcharger un b½uf.
Beau kommando. La lie de la lie, §175. Parfois, un officier épaule, un détenu tombe. Notre triangle est plus grand, cible rose géante, une meute de chamboule tout vivant. Un jeu pour eux, un jeu morbide de plus. Après tout, cinq stücken de plus ou de moins.
Nous creusons, sur deux mètres de profondeur, et, malgré toutes les précautions, nous finissons la journée les mains en sang. Il existe des astuces. Avec le temps, on sait repérer les endroits où la terre n'est gelée qu'en surface, plus meuble, plus chaude. Des petits riens dérisoires, mais c'est grâce à eux que je suis encore en vie. Je suis doyen parmi les §175, je suis ici depuis quelques mois, l'unique rescapé du premier arrivage. Tous les autres sont allés nourrir les entrailles du Krematorium.
Ils sont terminés, ils ne me sont rien, des fantômes, une pluie de cendres sur ma peau.
La puanteur âcre du Läger.
Des fagots, rien de plus.
Pierre
Parfois, j'entends sa voix. Je ne veux pas me souvenir.
Ce fut longtemps un regard, une silhouette dans l'escalier. Je ne voulais rien voir, le monde devenait sombre, même les ténèbres ne nous protégeaient plus. Il nous fallait reculer plus loin encore, nous taire, disparaître.
J'avais tourné le dos à l'amour, c'était trop dangereux, un petit con m'avait brisé l'âme, j'étais anéanti, je laissais mon c½ur en jachère. Le destin m'avait percuté, un soir, littéralement, sur mon palier.
Un regard.
Un seul regard.
Et c'était déjà trop tard.
Et c'était déjà trop doux.
Deux années. Je me souviens maintenant.
Nos soupirs aux creux des nuits.
Nos deux c½urs réunis.
L'odeur du café au lait, ses lèvres au goût de beurre.
Les poèmes, la douceur, le bonheur, le plaisir.
Je me souviens maintenant.
J'oublie aussitôt.
Ce n'est rien, rien face au Néant qui nous dévore chaque jour.
Ils ont peut-être raison de nous appeler Untermensch, nous ne sommes plus humains, c'est la seule manière de survivre, de garder un semblant de raison dans cette mort vivante. Nous avons renoncé à l'espoir, à la morale, à la solidarité, à l'amour, ça n'a sa place ici. Un Nous ne peut exister, il n'y a que des Je, c'est la seule manière de continuer. Pourtant, je reste Nous, je pense à Pierre, le reste est facile.
Pierre
Parfois, sentant un bras sur moi, mon c½ur s'accélère. Pendant quelques secondes irréelles, je fuis ce cauchemar. Puis, la lumière blafarde éclaire de nouveau le Blok 8. Pas de Pierre, juste un camarade s'étant blotti contre moi pour partager le peu de chaleur qui brûle encore en nous. Rêver, espérer, ça n'a pas sa place ici, nous avons été chassés de l'Enfer pour nous consumer dans quelque chose de bien pire. Pas une once de pitié chez les bourreaux, plus la moindre humanité chez les victimes, nous sommes tous embarqués sur une épave à la dérive, peu importe que l'on résiste, nous coulerons tous.
Pierre.
Qui es-tu ?
Deux années de bonheur, se cacher, voler un baiser dans un couloir, s'effleurer du regard, se baigner dans le soleil d'été, se voir, se quitter, se retrouver, se sauter au cou, aller chez Henry, valser sur Edith Piaf, échapper au regard, s'aimer en douce, en cachette, s'aimer d'amour et d'eau fraîche, s'aimer sans repos et sans répit, s'aimer sans vergogne, s'aimer simplement, s'aimer, jusqu'à ce que...
Dans ce monde, il y aura toujours un jusqu'à ce que...
Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants.
Ils s'aimèrent et vécurent à jamais.
Ils s'aimèrent et furent submergés par le flot.
Touché, coulé.
J'ai aimé à tous les temps.
J'aimais, il m'aima.
Nous nous sommes aimés.
J'aurais aimé que...
Aimer. Amer.
Je ne sais plus conjuguer le verbe aimer.
Ça ne compte pas ici, on ne compte que si le temps existe. Il n'y a plus rien, ni passé, ni présent, aucun futur.
Le temps ne compte pas ici, pas dans ce monde. Quelques kilomètres carrés de terre boueuse péniblement arrachée à une forêt de pins rabougris. Bâtiments miteux où vivre n'a pas plus de sens que mourir.
Chaque matin, on retrouve quelques êtres désespérés qui ont décidé de mettre un point final à tout ça.
Squelettes émaciés pendus dans les communs.
Cadavres immobiles dans le gel, cramponnés aux clôtures électriques.
Corps anonymes que personne ne songe à pleurer. Enfin libres.
Je suis un cadavre qui marche, une ombre à la place du c½ur.
Je fais ce qu'il faut pour rester en vie.
Je n'ai pas peur de mourir, je veux juste rester en vie. Je refuse de perdre. Leur accorder cette victoire après l'avoir perdu, ça m'est intolérable. Alors, j'endure, je perdure, chaque seconde, jusqu'à ce que...
§175.
Arschficker. Schweizhund...
Personne ne m'aidera que moi-même.
Nous sommes trop peu pour nous entraider, trop effrayés pour nous regarder, seul, chaque §175.
Les autres nous méprisent, pour eux, nous sommes des criminels.
On aide jamais un criminel.
Jamais.
Tu ne tueras point.
Tu ne convoiteras pas le bien de ton voisin.
Tu ne voleras point.
Tu ne commettras point l'adultère....
Je n'ai enfreint aucun Commandement.
J'étais juste amoureux, coupable d'être heureux, condamné d'aimer.
Ils peuvent critiquer ce que je fais. Je baise avec les kapos, je vole si je peux ne pas me faire prendre, je mens, je trafique, je gère mes protecteurs. Je vis et d'autres meurent à ma place. C'est la loi du Läger, tout le monde fait la même chose. Seulement, je ne le fais ni par foi, ni par convictions, ni par héroïsme, je le fais pour ce que je suis, pour qui je suis, je ne me bats que pour moi.
Pierre.
Peut-être oui.
Pour Pierre.
Pour qu'il vive encore un peu.
Il est là, en moi, comme un viatique.
Jusqu'à ce que...
Je continue. C'est ainsi que l'on vit ici, continuer un peu chaque jour. Parfois, j'aimerais juste que ça finisse, mais ça ne finit jamais. La seule chose qui s'achève, ce sont nos vies, dans les fours du Krematorium.
Ou ailleurs : carrières, chambres à gaz, sur le Bok, au Revier, matin, midi, soir, une balle dans la nuque, de faim, de fatigue, de maladie, de froid, d'une blessure, de tortures, fusillés, gazés, battus à morts, pendus, gazés, assassinés, abattus, supprimés, massacrés, exécutés... Si facile de mourir.
Nous sommes damnés.
Souffrants sans être morts.
Notre Enfer est celui que nous vivons.
Ici, les damnés sont ceux qui restent en vie.
Pierre
Ils me l'ont arraché, moins qu'une séparation, une amputation, je me débats avec les restes d'un membre fantôme. Il est parti.
Nous étions ensemble au début, c'était insupportable, mais il y avait encore ce Nous.
Il y avait lui, son visage, sa voix, sa chaleur, sous ma main, le lent battement de son c½ur.
Il était fragile, un oisillon tombé du nid.
Un matin, je l'ai retrouvé, plus de chaleur, sous ma main, plus de battement, plus rien, rien que moi.
Le monde s'est éteint. Je n'éprouve rien, je ne pleure pas, j'ai oublié ce que c'était d'avoir mal.
Je les déteste. Je l'aime. Ça m'indiffère. C'est plus facile. J'ai mal tout de même, mais ça, c'est un petit mensonge que je m'accorde à moi-même.
J'ai la mémoire trop longue, j'aimerais l'amputer.
Je ne suis qu'un ventre avide prêt pour la curée, nous le sommes tous. Prêt à tout pour emplir le néant qui nous sert de panse, tous. Même ceux que la volonté a quitté, indifférents, la peau sur les os, allongés dans la boue, se battant pour un trognon de chou, quelques pelures de betteraves, lapant des restes pourris mélangées à la merde, c'est ce qu'ils ont fait de nous, des animaux, et moins encore : stücken, unité, matériel humain, mensch-material.
La faim domine tout, un litre de soupe supplémentaire, quelques pommes de terre moisies, un bout de pain, une victoire que seul un häftling peut comprendre, même s'il faut mentir, tricher, même s'il faut pactiser avec l'ennemi, même s'il faut baiser avec pour une ration supplémentaire. Je ne regrette rien, je garde la honte pour après, s'il y a un après.
Parfois, un rayon crève les nuages, vient nous caresser, c'est bon, éphémère. Mon âme, je la sens s'agiter sous le parchemin de ma peau surtendue. C'est comme si, au milieu du néant, quelque chose voulait renaître.
L'espoir, c'est un sourire, quelques paroles échangées avec un camarade, une fleur, une cuillerée donnée de sa propre part, une tape dans le dos, un clin d'½il, ces riens d'humanité qui échappent à nos bourreaux.
Les nouveaux posent des questions. C'est comme ça qu'on les reconnaît, ils ne savent pas juste continuer, pas encore. Nous savons. Au bout d'un mois, deux, s'ils ne sont pas déjà morts, ils deviennent aussi ces outils dociles, insensibles, amorphes.
Un outil ne pense pas, ne ressent rien, n'a jamais faim.
Un outil sait se taire.
Un outil n'a pas d'âme.
Stück.
Mensch-material.
Mudsen ab ! Mudsen auf ! Coregiren ! Wieviel stucken willst du ? Schnell ! Raus ! Schneller ! Aufstehen ! Zaube machen ! Ruhe !
Notre vie n'est qu'un ordre aboyé en allemand.
Nous obéissons.
Nous précipitons notre propre fin.
Une seconde après l'autre.
Nous sommes l'animal vers l'abattoir, le lièvre pris dans les phares, le papillon attiré par la flamme, nous allons nous consumer, nous le savons.
Chaque jour de survie est une victoire sur leur folie.
Sur la nôtre.
Chaque jour nous nous rapprochons de l'impasse sans issue.
Alice ne peut traverser le miroir.
La Belle est morte dans son château, le prince ne viendra plus.
Nous sommes des moutons.
Des lemmings.
Des pions.
Rien.
Mais nous résistons.
Je résiste, je refuse de perdre.
Pour Pierre.
Pour moi.
Pour les fantômes.
Chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde.
Je ne compte pas le temps.
Le temps n'existe pas ici.
Ni passé, ni présent, aucun avenir.
Le temps est devenu cet enfer d'une seconde succédant à une autre.
Une seconde d'agonie infinie.
Jusqu'à ce que...
Lumière.
Le plus dur, c'est le premier pas. Juste savoir.
Savoir si on est prêt à livrer un nouveau round qu'on sait perdu d'avance.
Chaque jour suffit sa peine.
Chaque jour oui, chaque heure, chaque minute, chaque seconde.
Chaque seconde de vie est une victoire.
Chaque seconde....
Mon nez est habitué, pourtant...
Je sens la mort, je sue la mort, son parfum colle à nous.
Nous puons tous.
Le repas nous attend.
Nous attendons en cercle, prêts pour la curée.
Cube de pain grisâtre, ersatz de café, succédané de margarine.
Un festin.
Puis c'est l'appel, debout dans le froid ou la chaleur, pendant une heure, pendant dix s'ils le veulent. On peut juste attendre, attendre d'être appelé ou pas, de ne pas tomber, de savoir à quel jeu sadique ils vont se livrer, c'est tout, attendre, subir. Nous sommes des Stücken, des unités, tant d'unités survivantes, tant d'unités perdues, Stück, outil, Mensch-material, rien de plus.
Tout le monde baisse la tête, se réfugie en lui-même, se raccroche au peu d'humanité qui reste en nous, aux rares moments encore vivaces. Chacun a quelque chose en lui qui l'aide à tenir, je pense à Pierre, le reste est facile.
Pierre...
Rien qu'un nom.
Pierre. Qui es-tu ?
Je ne sais plus, je ne veux plus savoir, ça ne m'aide en rien. Il suffit d'un mot, un geste, une voix, une odeur. Et je me souviens. C'est rare, se rappeler, simplement, c'est une perte d'énergie. Je ne peux pas être partout en même temps.
Pourtant, je suis là, je suis avant, tout se confond, se mélange, passé, présent, souvenirs, réalité, sans lien, ce qui a été, ce qui est.... Et ensuite ?
Je ne suis jamais après, il n'y a plus d'après, chaque seconde d'agonie se suffit à elle-même. Läger, guère de vie, guerre de vivre.
Les souvenirs, c'est juste... le temps avant le temps.
Mon matricule.
Je le crie, je suis un nombre, juste un nombre. Un coup de schlague, j'ai peut-être répondu un rien trop tard. Raul veut peut-être me rappeler qu'il m'a à l'½il. Peut-être juste par plaisir. Peut-être, peut-être pas.
Baukommando. Commando de terrassement. Nouvelle fosse à creuser. À la main.
Creuser la terre gelée, la transporter jusqu'au chariot, le tirer lorsqu'il sera lourd à surcharger un b½uf.
Beau kommando. La lie de la lie, §175. Parfois, un officier épaule, un détenu tombe. Notre triangle est plus grand, cible rose géante, une meute de chamboule tout vivant. Un jeu pour eux, un jeu morbide de plus. Après tout, cinq stücken de plus ou de moins.
Nous creusons, sur deux mètres de profondeur, et, malgré toutes les précautions, nous finissons la journée les mains en sang. Il existe des astuces. Avec le temps, on sait repérer les endroits où la terre n'est gelée qu'en surface, plus meuble, plus chaude. Des petits riens dérisoires, mais c'est grâce à eux que je suis encore en vie. Je suis doyen parmi les §175, je suis ici depuis quelques mois, l'unique rescapé du premier arrivage. Tous les autres sont allés nourrir les entrailles du Krematorium.
Ils sont terminés, ils ne me sont rien, des fantômes, une pluie de cendres sur ma peau.
La puanteur âcre du Läger.
Des fagots, rien de plus.
Pierre
Parfois, j'entends sa voix. Je ne veux pas me souvenir.
Ce fut longtemps un regard, une silhouette dans l'escalier. Je ne voulais rien voir, le monde devenait sombre, même les ténèbres ne nous protégeaient plus. Il nous fallait reculer plus loin encore, nous taire, disparaître.
J'avais tourné le dos à l'amour, c'était trop dangereux, un petit con m'avait brisé l'âme, j'étais anéanti, je laissais mon c½ur en jachère. Le destin m'avait percuté, un soir, littéralement, sur mon palier.
Un regard.
Un seul regard.
Et c'était déjà trop tard.
Et c'était déjà trop doux.
Deux années. Je me souviens maintenant.
Nos soupirs aux creux des nuits.
Nos deux c½urs réunis.
L'odeur du café au lait, ses lèvres au goût de beurre.
Les poèmes, la douceur, le bonheur, le plaisir.
Je me souviens maintenant.
J'oublie aussitôt.
Ce n'est rien, rien face au Néant qui nous dévore chaque jour.
Ils ont peut-être raison de nous appeler Untermensch, nous ne sommes plus humains, c'est la seule manière de survivre, de garder un semblant de raison dans cette mort vivante. Nous avons renoncé à l'espoir, à la morale, à la solidarité, à l'amour, ça n'a sa place ici. Un Nous ne peut exister, il n'y a que des Je, c'est la seule manière de continuer. Pourtant, je reste Nous, je pense à Pierre, le reste est facile.
Pierre
Parfois, sentant un bras sur moi, mon c½ur s'accélère. Pendant quelques secondes irréelles, je fuis ce cauchemar. Puis, la lumière blafarde éclaire de nouveau le Blok 8. Pas de Pierre, juste un camarade s'étant blotti contre moi pour partager le peu de chaleur qui brûle encore en nous. Rêver, espérer, ça n'a pas sa place ici, nous avons été chassés de l'Enfer pour nous consumer dans quelque chose de bien pire. Pas une once de pitié chez les bourreaux, plus la moindre humanité chez les victimes, nous sommes tous embarqués sur une épave à la dérive, peu importe que l'on résiste, nous coulerons tous.
Pierre.
Qui es-tu ?
Deux années de bonheur, se cacher, voler un baiser dans un couloir, s'effleurer du regard, se baigner dans le soleil d'été, se voir, se quitter, se retrouver, se sauter au cou, aller chez Henry, valser sur Edith Piaf, échapper au regard, s'aimer en douce, en cachette, s'aimer d'amour et d'eau fraîche, s'aimer sans repos et sans répit, s'aimer sans vergogne, s'aimer simplement, s'aimer, jusqu'à ce que...
Dans ce monde, il y aura toujours un jusqu'à ce que...
Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants.
Ils s'aimèrent et vécurent à jamais.
Ils s'aimèrent et furent submergés par le flot.
Touché, coulé.
J'ai aimé à tous les temps.
J'aimais, il m'aima.
Nous nous sommes aimés.
J'aurais aimé que...
Aimer. Amer.
Je ne sais plus conjuguer le verbe aimer.
Ça ne compte pas ici, on ne compte que si le temps existe. Il n'y a plus rien, ni passé, ni présent, aucun futur.
Le temps ne compte pas ici, pas dans ce monde. Quelques kilomètres carrés de terre boueuse péniblement arrachée à une forêt de pins rabougris. Bâtiments miteux où vivre n'a pas plus de sens que mourir.
Chaque matin, on retrouve quelques êtres désespérés qui ont décidé de mettre un point final à tout ça.
Squelettes émaciés pendus dans les communs.
Cadavres immobiles dans le gel, cramponnés aux clôtures électriques.
Corps anonymes que personne ne songe à pleurer. Enfin libres.
Je suis un cadavre qui marche, une ombre à la place du c½ur.
Je fais ce qu'il faut pour rester en vie.
Je n'ai pas peur de mourir, je veux juste rester en vie. Je refuse de perdre. Leur accorder cette victoire après l'avoir perdu, ça m'est intolérable. Alors, j'endure, je perdure, chaque seconde, jusqu'à ce que...
§175.
Arschficker. Schweizhund...
Personne ne m'aidera que moi-même.
Nous sommes trop peu pour nous entraider, trop effrayés pour nous regarder, seul, chaque §175.
Les autres nous méprisent, pour eux, nous sommes des criminels.
On aide jamais un criminel.
Jamais.
Tu ne tueras point.
Tu ne convoiteras pas le bien de ton voisin.
Tu ne voleras point.
Tu ne commettras point l'adultère....
Je n'ai enfreint aucun Commandement.
J'étais juste amoureux, coupable d'être heureux, condamné d'aimer.
Ils peuvent critiquer ce que je fais. Je baise avec les kapos, je vole si je peux ne pas me faire prendre, je mens, je trafique, je gère mes protecteurs. Je vis et d'autres meurent à ma place. C'est la loi du Läger, tout le monde fait la même chose. Seulement, je ne le fais ni par foi, ni par convictions, ni par héroïsme, je le fais pour ce que je suis, pour qui je suis, je ne me bats que pour moi.
Pierre.
Peut-être oui.
Pour Pierre.
Pour qu'il vive encore un peu.
Il est là, en moi, comme un viatique.
Jusqu'à ce que...
Je continue. C'est ainsi que l'on vit ici, continuer un peu chaque jour. Parfois, j'aimerais juste que ça finisse, mais ça ne finit jamais. La seule chose qui s'achève, ce sont nos vies, dans les fours du Krematorium.
Ou ailleurs : carrières, chambres à gaz, sur le Bok, au Revier, matin, midi, soir, une balle dans la nuque, de faim, de fatigue, de maladie, de froid, d'une blessure, de tortures, fusillés, gazés, battus à morts, pendus, gazés, assassinés, abattus, supprimés, massacrés, exécutés... Si facile de mourir.
Nous sommes damnés.
Souffrants sans être morts.
Notre Enfer est celui que nous vivons.
Ici, les damnés sont ceux qui restent en vie.
Pierre
Ils me l'ont arraché, moins qu'une séparation, une amputation, je me débats avec les restes d'un membre fantôme. Il est parti.
Nous étions ensemble au début, c'était insupportable, mais il y avait encore ce Nous.
Il y avait lui, son visage, sa voix, sa chaleur, sous ma main, le lent battement de son c½ur.
Il était fragile, un oisillon tombé du nid.
Un matin, je l'ai retrouvé, plus de chaleur, sous ma main, plus de battement, plus rien, rien que moi.
Le monde s'est éteint. Je n'éprouve rien, je ne pleure pas, j'ai oublié ce que c'était d'avoir mal.
Je les déteste. Je l'aime. Ça m'indiffère. C'est plus facile. J'ai mal tout de même, mais ça, c'est un petit mensonge que je m'accorde à moi-même.
J'ai la mémoire trop longue, j'aimerais l'amputer.
Je ne suis qu'un ventre avide prêt pour la curée, nous le sommes tous. Prêt à tout pour emplir le néant qui nous sert de panse, tous. Même ceux que la volonté a quitté, indifférents, la peau sur les os, allongés dans la boue, se battant pour un trognon de chou, quelques pelures de betteraves, lapant des restes pourris mélangées à la merde, c'est ce qu'ils ont fait de nous, des animaux, et moins encore : stücken, unité, matériel humain, mensch-material.
La faim domine tout, un litre de soupe supplémentaire, quelques pommes de terre moisies, un bout de pain, une victoire que seul un häftling peut comprendre, même s'il faut mentir, tricher, même s'il faut pactiser avec l'ennemi, même s'il faut baiser avec pour une ration supplémentaire. Je ne regrette rien, je garde la honte pour après, s'il y a un après.
Parfois, un rayon crève les nuages, vient nous caresser, c'est bon, éphémère. Mon âme, je la sens s'agiter sous le parchemin de ma peau surtendue. C'est comme si, au milieu du néant, quelque chose voulait renaître.
L'espoir, c'est un sourire, quelques paroles échangées avec un camarade, une fleur, une cuillerée donnée de sa propre part, une tape dans le dos, un clin d'½il, ces riens d'humanité qui échappent à nos bourreaux.
Les nouveaux posent des questions. C'est comme ça qu'on les reconnaît, ils ne savent pas juste continuer, pas encore. Nous savons. Au bout d'un mois, deux, s'ils ne sont pas déjà morts, ils deviennent aussi ces outils dociles, insensibles, amorphes.
Un outil ne pense pas, ne ressent rien, n'a jamais faim.
Un outil sait se taire.
Un outil n'a pas d'âme.
Stück.
Mensch-material.
Mudsen ab ! Mudsen auf ! Coregiren ! Wieviel stucken willst du ? Schnell ! Raus ! Schneller ! Aufstehen ! Zaube machen ! Ruhe !
Notre vie n'est qu'un ordre aboyé en allemand.
Nous obéissons.
Nous précipitons notre propre fin.
Une seconde après l'autre.
Nous sommes l'animal vers l'abattoir, le lièvre pris dans les phares, le papillon attiré par la flamme, nous allons nous consumer, nous le savons.
Chaque jour de survie est une victoire sur leur folie.
Sur la nôtre.
Chaque jour nous nous rapprochons de l'impasse sans issue.
Alice ne peut traverser le miroir.
La Belle est morte dans son château, le prince ne viendra plus.
Nous sommes des moutons.
Des lemmings.
Des pions.
Rien.
Mais nous résistons.
Je résiste, je refuse de perdre.
Pour Pierre.
Pour moi.
Pour les fantômes.
Chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde.
Je ne compte pas le temps.
Le temps n'existe pas ici.
Ni passé, ni présent, aucun avenir.
Le temps est devenu cet enfer d'une seconde succédant à une autre.
Une seconde d'agonie infinie.
Jusqu'à ce que...