Le temps paralysé

Le temps paralysé


Lumière.
Le plus dur, c'est le premier pas. Juste savoir.
Savoir si on est prêt à livrer un nouveau round qu'on sait perdu d'avance.
Chaque jour suffit sa peine.
Chaque jour oui, chaque heure, chaque minute, chaque seconde.
Chaque seconde de vie est une victoire.
Chaque seconde....
Mon nez est habitué, pourtant...
Je sens la mort, je sue la mort, son parfum colle à nous.
Nous puons tous.
Le repas nous attend.
Nous attendons en cercle, prêts pour la curée.
Cube de pain grisâtre, ersatz de café, succédané de margarine.
Un festin.

Puis c'est l'appel, debout dans le froid ou la chaleur, pendant une heure, pendant dix s'ils le veulent. On peut juste attendre, attendre d'être appelé ou pas, de ne pas tomber, de savoir à quel jeu sadique ils vont se livrer, c'est tout, attendre, subir. Nous sommes des Stücken, des unités, tant d'unités survivantes, tant d'unités perdues, Stück, outil, Mensch-material, rien de plus.
Tout le monde baisse la tête, se réfugie en lui-même, se raccroche au peu d'humanité qui reste en nous, aux rares moments encore vivaces. Chacun a quelque chose en lui qui l'aide à tenir, je pense à Pierre, le reste est facile.

Pierre...

Rien qu'un nom.

Pierre. Qui es-tu ?

Je ne sais plus, je ne veux plus savoir, ça ne m'aide en rien. Il suffit d'un mot, un geste, une voix, une odeur. Et je me souviens. C'est rare, se rappeler, simplement, c'est une perte d'énergie. Je ne peux pas être partout en même temps.
Pourtant, je suis là, je suis avant, tout se confond, se mélange, passé, présent, souvenirs, réalité, sans lien, ce qui a été, ce qui est.... Et ensuite ?
Je ne suis jamais après, il n'y a plus d'après, chaque seconde d'agonie se suffit à elle-même. Läger, guère de vie, guerre de vivre.
Les souvenirs, c'est juste... le temps avant le temps.

Mon matricule.
Je le crie, je suis un nombre, juste un nombre. Un coup de schlague, j'ai peut-être répondu un rien trop tard. Raul veut peut-être me rappeler qu'il m'a à l'½il. Peut-être juste par plaisir. Peut-être, peut-être pas.
Baukommando. Commando de terrassement. Nouvelle fosse à creuser. À la main.
Creuser la terre gelée, la transporter jusqu'au chariot, le tirer lorsqu'il sera lourd à surcharger un b½uf.
Beau kommando. La lie de la lie, §175. Parfois, un officier épaule, un détenu tombe. Notre triangle est plus grand, cible rose géante, une meute de chamboule tout vivant. Un jeu pour eux, un jeu morbide de plus. Après tout, cinq stücken de plus ou de moins.
Nous creusons, sur deux mètres de profondeur, et, malgré toutes les précautions, nous finissons la journée les mains en sang. Il existe des astuces. Avec le temps, on sait repérer les endroits où la terre n'est gelée qu'en surface, plus meuble, plus chaude. Des petits riens dérisoires, mais c'est grâce à eux que je suis encore en vie. Je suis doyen parmi les §175, je suis ici depuis quelques mois, l'unique rescapé du premier arrivage. Tous les autres sont allés nourrir les entrailles du Krematorium.
Ils sont terminés, ils ne me sont rien, des fantômes, une pluie de cendres sur ma peau.
La puanteur âcre du Läger.
Des fagots, rien de plus.

Pierre

Parfois, j'entends sa voix. Je ne veux pas me souvenir.
Ce fut longtemps un regard, une silhouette dans l'escalier. Je ne voulais rien voir, le monde devenait sombre, même les ténèbres ne nous protégeaient plus. Il nous fallait reculer plus loin encore, nous taire, disparaître.
J'avais tourné le dos à l'amour, c'était trop dangereux, un petit con m'avait brisé l'âme, j'étais anéanti, je laissais mon c½ur en jachère. Le destin m'avait percuté, un soir, littéralement, sur mon palier.
Un regard.
Un seul regard.
Et c'était déjà trop tard.
Et c'était déjà trop doux.
Deux années. Je me souviens maintenant.
Nos soupirs aux creux des nuits.
Nos deux c½urs réunis.
L'odeur du café au lait, ses lèvres au goût de beurre.
Les poèmes, la douceur, le bonheur, le plaisir.
Je me souviens maintenant.
J'oublie aussitôt.

Ce n'est rien, rien face au Néant qui nous dévore chaque jour.
Ils ont peut-être raison de nous appeler Untermensch, nous ne sommes plus humains, c'est la seule manière de survivre, de garder un semblant de raison dans cette mort vivante. Nous avons renoncé à l'espoir, à la morale, à la solidarité, à l'amour, ça n'a sa place ici. Un Nous ne peut exister, il n'y a que des Je, c'est la seule manière de continuer. Pourtant, je reste Nous, je pense à Pierre, le reste est facile.

Pierre

Parfois, sentant un bras sur moi, mon c½ur s'accélère. Pendant quelques secondes irréelles, je fuis ce cauchemar. Puis, la lumière blafarde éclaire de nouveau le Blok 8. Pas de Pierre, juste un camarade s'étant blotti contre moi pour partager le peu de chaleur qui brûle encore en nous. Rêver, espérer, ça n'a pas sa place ici, nous avons été chassés de l'Enfer pour nous consumer dans quelque chose de bien pire. Pas une once de pitié chez les bourreaux, plus la moindre humanité chez les victimes, nous sommes tous embarqués sur une épave à la dérive, peu importe que l'on résiste, nous coulerons tous.

Pierre.
Qui es-tu ?
Deux années de bonheur, se cacher, voler un baiser dans un couloir, s'effleurer du regard, se baigner dans le soleil d'été, se voir, se quitter, se retrouver, se sauter au cou, aller chez Henry, valser sur Edith Piaf, échapper au regard, s'aimer en douce, en cachette, s'aimer d'amour et d'eau fraîche, s'aimer sans repos et sans répit, s'aimer sans vergogne, s'aimer simplement, s'aimer, jusqu'à ce que...
Dans ce monde, il y aura toujours un jusqu'à ce que...
Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants.
Ils s'aimèrent et vécurent à jamais.
Ils s'aimèrent et furent submergés par le flot.
Touché, coulé.

J'ai aimé à tous les temps.
J'aimais, il m'aima.
Nous nous sommes aimés.
J'aurais aimé que...
Aimer. Amer.
Je ne sais plus conjuguer le verbe aimer.
Ça ne compte pas ici, on ne compte que si le temps existe. Il n'y a plus rien, ni passé, ni présent, aucun futur.

Le temps ne compte pas ici, pas dans ce monde. Quelques kilomètres carrés de terre boueuse péniblement arrachée à une forêt de pins rabougris. Bâtiments miteux où vivre n'a pas plus de sens que mourir.
Chaque matin, on retrouve quelques êtres désespérés qui ont décidé de mettre un point final à tout ça.
Squelettes émaciés pendus dans les communs.
Cadavres immobiles dans le gel, cramponnés aux clôtures électriques.
Corps anonymes que personne ne songe à pleurer. Enfin libres.

Je suis un cadavre qui marche, une ombre à la place du c½ur.
Je fais ce qu'il faut pour rester en vie.
Je n'ai pas peur de mourir, je veux juste rester en vie. Je refuse de perdre. Leur accorder cette victoire après l'avoir perdu, ça m'est intolérable. Alors, j'endure, je perdure, chaque seconde, jusqu'à ce que...

§175.
Arschficker. Schweizhund...
Personne ne m'aidera que moi-même.
Nous sommes trop peu pour nous entraider, trop effrayés pour nous regarder, seul, chaque §175.
Les autres nous méprisent, pour eux, nous sommes des criminels.
On aide jamais un criminel.
Jamais.
Tu ne tueras point.
Tu ne convoiteras pas le bien de ton voisin.
Tu ne voleras point.
Tu ne commettras point l'adultère....
Je n'ai enfreint aucun Commandement.
J'étais juste amoureux, coupable d'être heureux, condamné d'aimer.

Ils peuvent critiquer ce que je fais. Je baise avec les kapos, je vole si je peux ne pas me faire prendre, je mens, je trafique, je gère mes protecteurs. Je vis et d'autres meurent à ma place. C'est la loi du Läger, tout le monde fait la même chose. Seulement, je ne le fais ni par foi, ni par convictions, ni par héroïsme, je le fais pour ce que je suis, pour qui je suis, je ne me bats que pour moi.

Pierre.
Peut-être oui.
Pour Pierre.
Pour qu'il vive encore un peu.
Il est là, en moi, comme un viatique.
Jusqu'à ce que...

Je continue. C'est ainsi que l'on vit ici, continuer un peu chaque jour. Parfois, j'aimerais juste que ça finisse, mais ça ne finit jamais. La seule chose qui s'achève, ce sont nos vies, dans les fours du Krematorium.
Ou ailleurs : carrières, chambres à gaz, sur le Bok, au Revier, matin, midi, soir, une balle dans la nuque, de faim, de fatigue, de maladie, de froid, d'une blessure, de tortures, fusillés, gazés, battus à morts, pendus, gazés, assassinés, abattus, supprimés, massacrés, exécutés... Si facile de mourir.
Nous sommes damnés.
Souffrants sans être morts.
Notre Enfer est celui que nous vivons.
Ici, les damnés sont ceux qui restent en vie.

Pierre

Ils me l'ont arraché, moins qu'une séparation, une amputation, je me débats avec les restes d'un membre fantôme. Il est parti.
Nous étions ensemble au début, c'était insupportable, mais il y avait encore ce Nous.
Il y avait lui, son visage, sa voix, sa chaleur, sous ma main, le lent battement de son c½ur.
Il était fragile, un oisillon tombé du nid.
Un matin, je l'ai retrouvé, plus de chaleur, sous ma main, plus de battement, plus rien, rien que moi.

Le monde s'est éteint. Je n'éprouve rien, je ne pleure pas, j'ai oublié ce que c'était d'avoir mal.
Je les déteste. Je l'aime. Ça m'indiffère. C'est plus facile. J'ai mal tout de même, mais ça, c'est un petit mensonge que je m'accorde à moi-même.

J'ai la mémoire trop longue, j'aimerais l'amputer.
Je ne suis qu'un ventre avide prêt pour la curée, nous le sommes tous. Prêt à tout pour emplir le néant qui nous sert de panse, tous. Même ceux que la volonté a quitté, indifférents, la peau sur les os, allongés dans la boue, se battant pour un trognon de chou, quelques pelures de betteraves, lapant des restes pourris mélangées à la merde, c'est ce qu'ils ont fait de nous, des animaux, et moins encore : stücken, unité, matériel humain, mensch-material.
La faim domine tout, un litre de soupe supplémentaire, quelques pommes de terre moisies, un bout de pain, une victoire que seul un häftling peut comprendre, même s'il faut mentir, tricher, même s'il faut pactiser avec l'ennemi, même s'il faut baiser avec pour une ration supplémentaire. Je ne regrette rien, je garde la honte pour après, s'il y a un après.

Parfois, un rayon crève les nuages, vient nous caresser, c'est bon, éphémère. Mon âme, je la sens s'agiter sous le parchemin de ma peau surtendue. C'est comme si, au milieu du néant, quelque chose voulait renaître.
L'espoir, c'est un sourire, quelques paroles échangées avec un camarade, une fleur, une cuillerée donnée de sa propre part, une tape dans le dos, un clin d'½il, ces riens d'humanité qui échappent à nos bourreaux.

Les nouveaux posent des questions. C'est comme ça qu'on les reconnaît, ils ne savent pas juste continuer, pas encore. Nous savons. Au bout d'un mois, deux, s'ils ne sont pas déjà morts, ils deviennent aussi ces outils dociles, insensibles, amorphes.
Un outil ne pense pas, ne ressent rien, n'a jamais faim.
Un outil sait se taire.
Un outil n'a pas d'âme.
Stück.
Mensch-material.

Mudsen ab ! Mudsen auf ! Coregiren ! Wieviel stucken willst du ? Schnell ! Raus ! Schneller ! Aufstehen ! Zaube machen ! Ruhe !
Notre vie n'est qu'un ordre aboyé en allemand.

Nous obéissons.
Nous précipitons notre propre fin.
Une seconde après l'autre.
Nous sommes l'animal vers l'abattoir, le lièvre pris dans les phares, le papillon attiré par la flamme, nous allons nous consumer, nous le savons.
Chaque jour de survie est une victoire sur leur folie.
Sur la nôtre.
Chaque jour nous nous rapprochons de l'impasse sans issue.
Alice ne peut traverser le miroir.
La Belle est morte dans son château, le prince ne viendra plus.
Nous sommes des moutons.
Des lemmings.
Des pions.
Rien.
Mais nous résistons.
Je résiste, je refuse de perdre.
Pour Pierre.
Pour moi.
Pour les fantômes.
Chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde.
Je ne compte pas le temps.
Le temps n'existe pas ici.
Ni passé, ni présent, aucun avenir.
Le temps est devenu cet enfer d'une seconde succédant à une autre.
Une seconde d'agonie infinie.
Jusqu'à ce que...
# Posté le mercredi 21 mai 2008 11:42

un lien intéressant

Pour tous les férus d'écriture:
# Posté le jeudi 15 février 2007 10:51

Et la lumière fuit!

Cyril et moi étions vautrés sur le canapé, comme chaque jeudi, une sorte de rituel entre nous, c’est notre moment. On se matte généralement l’émission ou le film le plus lamentable de la semaine. Et là, on s’en donne à cœur joie comme disait si bien Aznavour. Nous avons élevé la moquerie et la critique au rang d’art, ceci étant dit, je dois avouer que je fais figure de novice à côté de la verve cyrilienne. Comme il le clame souvent lui-même, il a l’œil critique du pédé. Il sait repérer la moindre faille chez quelqu’un ou dans une œuvre, par exemple, un épisode de Derrick le met littéralement en transe.
J’ai fait sa connaissance il y a près de deux ans, c’était le compagnon d’un ancien collègue. Il me semble que l’on s’est plu tout de suite, intellectuellement pour commencer. Il existait un feeling entre nous, quelque chose que nous seuls partagions et que nous n’avons jamais eu besoin de formuler, c’était là et ça nous suffisait. Je crois simplement que nous sommes sassez semblables à bien des égards et que chacun de nous deux l’a senti instinctivement. Nous aimons et nous détestons les mêmes choses, nous adorons critiquer et nous avons chacun des blessures secrètes dont nous ne parlons guère que par allusion.
Il a quitté son compagnon au début de cette année, en partie à cause de moi, celui-ci, très jaloux, était persuadé qu’il se passait quelque chose entre nous, tout simplement aberrant. Il est vrai que nous entretenons une relation parfois ambiguë, nous en jouons même à l’occasion, nous adorons tous les deux choquer. Même quand il était avec son compagnon, nous étions tout le temps fourrés l’un chez l’autre, discutant durant des heures, nous moquant, chahutant…
Ce que n’a jamais compris Olivier, l’ami de Cyril, c’est que nous avons chacun notre sexualité, fondamentalement différente, que c’est une chose que nous respectons, dont nous parlons sans la moindre ambivalence, mais nous savons ce qu’il en est. Et comme c’est quelque chose qui est entendu entre nous, nous ne nous donnons même pas la peine d’éviter les contacts physiques instinctifs ou prolongés, nous pouvons même dormir dans les bras l’un de l'autre sans qu’il y ait même rien de simplement tendancieux. J’aime les femmes et Cyril aime Olivier, une chose que celui-ci n’a hélas jamais compris.
Pourtant, ils étaient en couple depuis près de trois ans, ce fut une rupture plutôt chaotique, accompagnée de crises de rage, d’entrevues larmoyantes, de scènes flamboyantes et d’ultimatums… Olivier fit ce qu’il ne fallait pas faire, il demanda à Cyril de choisir entre lui et moi, un choix qu’on ne devrait même pas oser poser. Je ne m’en suis pas mêlé, j’ai même poussé Cyril à trancher en sa faveur, je ne voulais pas devenir la briseuse de ménage. Mais, celui-ci, tout innocent qu’il est, tenta de trouver un compromis, il discuta, fit des concessions, atermoya, en vain, Olivier finit par claquer sa porte. Je n’ai pas compris sa réaction, je n’aurai jamais fait cela.
Cyril est réellement un être adorable, derrière sa façade faussement cynique, il cache une gentillesse que j’ai rarement rencontrée chez quelqu’un d’autre. C’est quelqu’un de foncièrement ouvert et intelligent. De plus, je dois reconnaître objectivement et subjectivement qu’il est bel homme, des yeux d’un noir envoûtant, je sais que c’est ce qu’Olivier préférait chez lui. Cyril en a bavé par la suite, il l’aimait très sincèrement, il a passé des soirées entières à sangloter, le visage dans mon épaule, mes bras autour de lui. L’ambiance à mon travail se dégrada également, je démissionnai peu après, pour éviter le scandale. Ceci est de l’ordre du détail. Plus qu’aucune autre chose, c’est cette rupture qui nous a rapprochés. Et nous avons institué le jeudi comme soirée et critique.
Notre moment, réunis autour d’une bonne bouteille et de quelques cochonneries à grignoter, nous créons notre monde en lapidant l’ancien, nous dénonçons les incohérences, nous critiquons les fautes de goût et les défauts, nous crachons sur l’inanité des foules et la vacuité des discours, nous vomissons notre venin par le biais des canaux hertziens. Cela ne sert pas à grand-chose, nous en sommes conscients, mais cela nous permet de nous vider des aberrations de cette société. Qui plus est, nous trouvons chacun un réconfort insensé dans la simple présence de l’autre, nous ne l’avons jamais dit clairement, mais nous le savons, et cela suffit.
J’avais eu une particulièrement mauvaise semaine, je travaille dans un musée, et nous étions en pleine organisation d’une exposition, comme à chaque fois, tout se faisait dans l’urgence. Je devais jongler avec les exigences des fournisseurs, des exposants, de la conservatrice et des techniciens, un plaisir orgasmique en somme. Je suis arrivé chez Cyril le regard noir et cerné, il n’a rien demandé. Il n’a fait aucun commentaire, n’a pas émis la moindre parole, il m’a juste fait asseoir à ses côtés, m’a étreint et m’a servi un verre en souriant. Il me connaît, il sait que quelques verres me détendent et me délient la langue.
Cyril a mis la télé en marche et a commencé son petit numéro, il était littéralement intenable, juste pour me dérider. Alcool et pitreries aidant, mes mâchoires ont commencé à se desserrer, puis j’ai fini par m’esclaffer tout comme lui, la thérapie par le rire. C’est un être adorable, j’ai tout déballé et je me suis senti mieux, et un peu stupide, somme toute, cela n’avait rien de bien méchant. Puis, alcool et fatigue nerveuse aidant, j’ai commencé à m’assoupir. Je passais dans le domaine du flou artistique, Cyril a exigé que je reste, je n’étais pas en état de refuser, il m’a aidé à me déshabiller et m’a mis au lit, je me suis endormi recroquevillé, en sécurité, serein.
À un moment, je me suis réveillé, je me sentais mieux, je sentais aussi une chaude présence contre moi, deux bras passés autour de mon torse, une joue brûlante contre mon dos, Cyril. Il a légèrement bougé, plus de chaleur. Je me suis lentement retourné pour lui faire face et j’ai ouvert les yeux à moins de cinq centimètres de son visage. Il souriait, un grand sourire et mélancolique. Son regard plongeait dans le mien, je me noyais dans la profondeur abyssale de ses yeux, d’un noir profond, enchanteur, pétillant de tendresse.
- Mon Ange, dit-il tout simplement.
Et son sourire crut encore en radiance. Je sentis une main chaude se poser sur ma hanche, tendrement, négligemment, un léger frisson. Il avança son visage de quelques centimètres, jusqu’à ce que son nez touche le mien. Je ne voyais plus que lui devant moi, je n’avais plus comme panorama que la noirceur lumineuse de son regard. Je voulus dire quelque chose, mais à peine mes lèvres avaient-elles cillé que je sentis son index se poser délicatement sur elles. J’entendis sa voix s’élever dans la pénombre, prononçant quelques vers.
- Dors!
Je veille pour deux,
Ne viens pas briser
Ce silence béni.
Parfois, ce qui est tu
Est plus intense
Que ce qu’on se dit.
Je vois ciller tes lèvres,
Ne parle pas,
J’ai compris.
Bien entendu, je connaissais ces vers, un poème qu’il avait écrit peu de temps auparavant, un poème d’amour. J’avais cru qu’il se référait à un homme qu’il avait rencontré. Comment avais-je pu me montrer aussi naïf, en fait d’aveuglement, je bats la majeure partie de la population. Je souris à mon tour, touché, ému, il ôta enfin son doigt de mes lèvres, non sans les avoir effleurer une dernière fois au passage. Je considérais avec amusement la situation, elle était si simple, je ne comprenais rien, car, simplement, il n’y avait rien à comprendre, c’était inéluctable.
- Nous sommes un pacte sans lendemain, demandai-je, ainsi se conclue ton poème. Je suis pour toi une aventure sans lendemain.
Je l’entendis pouffer silencieusement, pour toute réponse à ma question, sa main remonta avec douceur de ma hanche ma nuque, escaladant sentencieusement toute ma colonne vertébrale, répandant dans son sillage des tressaillements qui se répandaient dans tout mon corps, comme les rayons du soleil s’affaissant sous l’horizon. Sa main se lova contre mon crâne, en épousa tendrement la forme et il m’attira à lui. Il embrassa très délicatement mes paupières, puis, comme un voleur, déposa un chaste baiser sur mes lèvres entrouvertes, frémissantes. Il soupira, moi de même.
- Tu aimes les hommes toi maintenant, fit-il ironiquement.
- Non, répondis-je très doucement dans le creux de son oreille, mais je t’aime toi.
Je sentis plus que je ne vis son sourire s’accentuer dans la pénombre. J’y joignis le mien, je ne m’étais jamais senti aussi bien, aussi serein. Pour bien lui prouver mes dires, je pressai mon corps tout contre le sien, peau contre peau, chair contre chair, âme contre âme. Je l’embrassai plus longuement cette fois, mêlant mon âme à la sienne à travers le souffle, comme si elles s’étreignaient lascivement lascivement hors de nous, un bref plaisir extatique. Je sentais son sexe se dresser contre mon bas ventre, et cela ne pouvait me répugner, car c’était Cyril, nous formions les deux moitiés inséparables d’une même entité.
Nous nous embrassâmes et nous caressâmes, bien entendu, je n’éprouvais aucune sensation d’excitation particulière, mais cela fonctionnait tout de même, même si c’était un homme, le mien. Cependant, il était tout autre chose pour moi avant tout, mon plaisir s’étendait dans toutes les dimensions oniriques et intellectuelles, dans toutes les sphères psychiques, mon âme vibrait plus puissamment encore que mon corps même, grisant chacun de mes neurones en sillonnant parmi les circonvolutions de mon encéphale, c’était Cyril, tout simplement.
Qu’est-il pour moi, si je n’étais pas aussi cynique, je dirais mon âme sœur, mais je suis de nature pessimiste, alors plus simplement, il est mon meilleur ami, l’amour de ma vie, mon amant, ou, plus simplement encore, il est Cyril. Son poème avait raison, nous avions brisé par nos étreintes un sceau étrange et unique, nous avions conclu par nos baisers un pacte sans lendemain, néanmoins, il avait oublié une petite chose. Chaque jour est aujourd’hui, et, lorsque arrive demain, demain devient aujourd’hui. Cyril a sans nul doute raison, nous avons signé un pacte sans lendemain, mais, tant que Nous existera, il n’y aura pas de lendemain.
# Posté le samedi 23 septembre 2006 09:44

Par Delà les Ombres

C'est au fond de ma poche, bien à l'abri dans mon paquet de cigarettes. Je marche à grands pas le long de la rue Chaumont, je chute dans les feuilles qui s'égayent dans les bourrasques, je piétine rageusement les marrons qui gisent à terre. J'ignore l'averse qui ruisselle sur mon front, perles cristallines, larmes célestes, ce n'est pas important, Lise, la pluie sur mon visage est mon baptême, c'est ma résurrection.
C'est au fond de ma poche, j'en sens la pression contre mon sein droit. Une mélodie de Brahms serpente parmi les circonvolutions de mon encéphale. Tu sais Lise que j'ai toujours été trop mélomane pour avoir besoin d'un walkman. Le ciel vire au gris sale, la brise assassine déchire les nuées putrides, les taillade en lambeaux. Je ne sais pas où je vais, je ne sais plus. Je rejoins la place, la fontaine y vomit toujours dans la vasque rongée par les émanations des véhicules. Mon regard l'effleure à peine.
C'est au fond de ma poche, c'est lourd comme le pêché et léger comme un rire d'enfant. Tu vois, Lise, je finis toujours par revenir sur les lieux de nos festins orgiaques, mon esprit s'est dispersé, mon corps lui n'a rien oublié. Tu m'as étreint ici pour la première fois, tu m'as étreint ici pour la dernière fois également. Je m'en souviens à chaque souffle. Que veux-tu, Lise, mon esprit est un cimetière, que les morts reviennent toujours hanter.
C'est au fond de ma poche, à peine plus gros qu'un insecte. Ça me ronge, tout me ronge en réalité, j'ai la raison en érosion. Mon âme est calcaire, le flux et le reflux la creusent comme un château de sable. Mon cœur est lourd de sensations inexpressives, engorgé jusqu'à la gueule de poésie inutile, maintenant futile. Quand sa muse meurt, Lise, le poète n'a plus rien à dire, le poète n'a plus qu'à se taire.
C'est au fond de ma poche, c'est tout ce que tu m'as laissé. Ton absence m'a sevré de toi, je ne suis pas guéri pour autant. Parfois, je me réveille au creux de la nuit, mon corps te réclame, il ne ressent plus que des orgasmes illusoires. Je dors et je rêve de toi, le seul endroit où nous pouvons nous rejoindre désormais. Mes mains se crispent sur le vide, tu es un fantasme Lise, une obsession spectrale dont les lèvres se sont closes à jamais, muette comme les gisants de pierre.
C'est au fond de ma poche, ça entonne une symphonie de regrets. Mon regard boit les cieux corrompus, les gargouilles me fixent de leur regard cave, une ironie luisant dans leurs orbites de grès. La cathédrale gothique trône comme un chœur de granit, le squelette de métal des échafaudages rehaussent ses flancs comme une amulette celtique, un joyau barbaresque scintillant dans les limbes abyssales. Sa flèche pourrait féconder les nuées sombres.
C'est au fond de ma poche, ça me vrille l'esprit. J'escalade l'une après l'autre les marches qui me séparent des champs célestes. Je monte vers toi comme un supplicié, allégé de toutes mes fautes, engourdi de toutes mes souffrances. Je compte les mètres qui nous séparent Lise. Les pans de ma veste glissent autour de moi, s'ébrouent dans le vent comme les ailes d'un corbeau. La statue de l'archange Rafaël sera mon témoin et mon bourreau.
C'est au fond de ma poche, comme un linceul funéraire, c'est mon requiem Lise. Je surplombe la cité lugubre et sinistre, je vois enfin le monde tel qu'il est : Les fenêtres borgnes, les vaines pantomimes humaines, les buildings évanescents, les phares des voitures s'agitant inutilement comme des lucioles dans la tourmente. Mon esprit absorbe l'immensité, comme une ultime photographie. Je m'approche du rebord et je regarde le vide à mes pieds.
Tu es au creux de ma paume, Lise, le petit nom que je te donnais. Je t'avale d'un trait, il n'est pas besoin de cérémonies pour nous marier. Mon monde se dilate, ses couleurs s'intensifient, j'enlève mes vêtements pour laisser se déployer mes ailes chimériques. Tu crois qu'elles pourront me porter, Lise, je ne suis pas plus lourd qu'une pensée. Je m'envole. Les courants descendants me plongent vers la terre comme Samaël vers les abîmes infernaux, c'est ma Chute. Je ne crains rien, Lise, j'ai toujours su que mourir ferait mal. Une ultime pensée érotique traverse mon esprit, j'imagine la clarté vermillon qu'auront les pavés perlés de sang à la lumière des étoiles. Je crois même que je ris, Lise, le petit nom que je te donnais, Lise, Lsd.
# Posté le vendredi 15 septembre 2006 04:15

Quelques Poèmes

Ego te absolvo



Je pourrais être mort,
Si je n'avais survécu,
Je pourrais être mort,
Mais je n'ai pas voulu.

Je pourrais être parti,
Dormant dans le matin blême,
Libéré de ma vie,
Allégé de mes peines.

C'était il y a vingt ans,
Quand je fus un petit môme,
Ce bambin haïssant,
Et son corps, et les hommes.

Hier, je fus ce marmot,
Au passé déchirant,
Qui gravait dans sa peau,
Ses aveux outrageants.

Dans des bras éphémères,
Au creux de nuits torrides,
Je charriais mes rivières,
En touchant au sordide.

Je croyais en Jamais,
J'y croirais pour Toujours,
Âme perdue, esseulée,
Mais où il est l'Amour ?


Révélation


On est ce que l'on naît,
On naît ce que l'on est,
Se battre contre soi-même
Est une bataille vaine
À l'issue incertaine.
Abandonnons nos peurs
Dans cette guerre sans vaincus
Ni vainqueurs.
Nous sommes en toute occasion
L'obstacle majeur
À nos aspirations.
Libérons-nous,
Ne soyons plus sans répit,
Notre propre Ennemi.
Étreignons le Bonheur,
Pour le pire et pour le meilleur,
Jusqu'à ce que l'Amour nous sépare.
On est ce que l'on naît,
On naît ce que l'on est.

Dors Petit Ange!


Dors, dors
Petit Ange!
Rêve à demain,
Tu as le temps encore
De pleurer, de sourire,
De crier, de grandir,
De créer, de vieillir,
D'aimer, de mourir.


Dors, dors
Petit Ange!
Tu as le temps
D'apprendre
Les sanglots et les rires,
Le meilleur ou le pire,
Les joies et les peines,
Les amours et les haines.


Dors, dors
Petit Ange,
Sur ta couche de satin,
Immaculé.
Dors, dors
Petit Ange,
Pour toi, je pleure cette vie.
Dors, dors
Petit Ange,
À tout jamais.
Dors, dors
Petit Ange,
Mort né.

Ruptures


Tu m'as abandonné
Dans le noir,
Un drap jeté,
Sur ta peau froide,
Tu m'as quitté
Dans le soir,
Un fin sourire
Étirant tes lèvres roides.
Tu es parti,
Comme un éclair,
Aux Cieux bénis,
Ou en Enfer.
Je reste seul,
Traînant mon Âme,
Comme un linceul,
Dans cette vallée de larmes.
Dans la Nuit,
À jamais se sont closes
Tes paupières,
Le visage enfoui
Dans un lit de roses
Trémières.
Tu t'es endormi,
Libéré de tes peines,
Quelques gouttelettes de Paradis,
Sinuant dans tes veines.
Ton esprit désincarné
S'est éteint
Et consumé
Dans les Ténèbres,
Un spectre gris,
Hantant mes jours,
Veillant mes nuits,
Pour toujours.
Tu m'as abandonné,
Être tourmenté,
Dans cette vallée de misère,
Tu m'as laissé,
Seul, à errer,
Sur cette Terre.

Litanies



J'ai la mémoire trop longue,
Jusqu'à l'immensité,
Je me débats avec les restes
De membres défunts.


J'ai la mémoire trop longue,
J'aimerais l'amputer,
Clôturer mes secrets
En d'obscurs recoins.


J'ai la mémoire trop longue,
Trop vaste, illimitée,
Mes échecs me poursuivent,
Je n'oublie jamais rien.


J'ai la mémoire trop longue,
Des souvenirs en pelletée,
Rongé d'insomnies,
Harcelé par mon passé assassin.


J'ai la mémoire trop longue,
Ni repos, répit ou paix,
Je voudrais pouvoir l'occire,
Et vivre un peu enfin.


J'ai la mémoire trop longue,
Trois gorgées de Léthé,
Étoufferaient Mnémosyne,
Et mon Spleen chagrin.

Emprise des sens



Dors!
Je veille pour deux,
Ne viens pas briser
Ce silence béni.
Parfois, ce qui est tu
Est plus intense
Que ce qu'on se dit.
Je vois ciller tes lèvres,
Ne parle pas,
J'ai compris.
Touche-moi seulement
De tes ongles luisants
Comme les vitraux
D'une cathédrale.
Peint sur ma peau
Tes émotions,
Grave dans ma chair
Tes sentiments,
Tatoue à l'encre transparente
De ta langue
D'indicibles fresques
Évanescentes.
Une nuit seulement,
Dans toute une vie,
Plongeons
Dans
L'oubli.
Scellons d'un baiser
Notre pacte
Sans lendemain,
L'aube se lève
Dans le noir,
Signant le crépuscule
De notre histoire.
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# Posté le mercredi 23 août 2006 12:30
Modifié le vendredi 25 août 2006 08:58