Une nouvelle sur la déportation, un sujet qui me touche beaucoup, parce qu'il ne faut jamais accepter l'inacceptable
Hors Nature
« Per me si va ne la città dolente,
Per me si va ne l'etterno dolore,
Per me si va tra la perduta gente...
Lasciate ogne speranza voi ch'intrate »
Dante, Divina Commedia, Inferno, III, 1-3,9
Des chaussures, c'est ce qui aurait pu me tuer ce matin, à quelques secondes près, le Kapo exige toujours que notre tenue soit la plus complète possible, or, un Häftling sans chaussures, c'est un détenu bastonné, parfois à mort, ça dépend de son humeur, plus ou moins sadique. En fait, tout simplement, je dormais trop profondément, recroquevillé en position f½tale, mes godillots contre mon ventre. Heureusement, j'ai pris l'habitude d'attacher les lacets autour de mes poignets. Frantz, un compagnon de couche, a tiré une fois de trop dessus, ça m'a réveillé, mon poing est parti tout seul. Je l'ai aidé à se relever, je le comprends, on lui a volé les siennes la nuit dernière, ce geste ne me coûtait rien, qui plus est, j'en avais besoin, c'est ce genre de geste qui nous permet de rester des hommes.
Je pouvais aussi lui faire l'aumône de quelques paroles réconfortantes, même si je ne parle que peu allemand, c'est le genre d'attention qui nous aide à tenir. Je me souviens d'un matin, pas si lointain que cela, où quelques paroles m'ont tout simplement sauvé la vie. La veille, j'avais été puni à subir les vingt-cinq coups réglementaires, attaché sur le Bok. L'Obersscharrführer Heitmann avait chargé Rauel, un Kapo particulièrement vicieux, de me les infliger. J'aurais voulu ne pas lui donner le plaisir de mes cris, vainement, mes blessures n'étaient pas trop profondes. Par contre, le lendemain matin, l'appel fut une véritable torture. Je me sentais infiniment las, si fatigué que je n'avais plus qu'une seule envie, me coucher à même le sol et m'endormir à jamais. J'allais fléchir quand une main se posa sur mon épaule, je me tournai et vit une tête hocher négativement, l'homme marmonna simplement Pierre. Il avait su par quoi me toucher, et ça me poussa à ne pas renoncer, à me redresser. Et malgré les coups, la douleur, les insultes, ce matin là, je ne chutai point.
La journée débute par un maigre repas, un ersatz de café, mais au moins chaud, nous la lappons jusqu'à la dernière goutte, nous n'aurons plus rien de bien nourrissant avant ce soir, à moins d'être malin. Puis l'appel, debout dans le froid ou la chaleur, pendant une heure, pendant dix s'ils le veulent, on peut juste attendre, attendre d'être appelé ou pas, attendre de ne pas tomber, attendre de savoir à quel jeu sadique ils vont se livrer cette fois ci, c'est tout, attendre et subir. Tout le monde baisse la tête et se réfugie dans sa mémoire, se raccroche au peu d'humanité qui reste en nous, aux rares bons moments encore vivaces en nous. Nous ne sommes plus que des corps qui supportent des âmes ne demandant qu'à s'envoler, chacun a en lui quelque chose qui l'aide à tenir, pour ma part, je pense à Pierre, le reste est facile.
Je pense à lui tel qu'il était avant, avant le jour tragique où la police a enfoncé notre porte en brisant notre bonheur fragile. Je pense aux jours d'été aux bords de la Meurthe, nos délicieuses étreintes nocturnes, nos longues promenades, nos veillées devant l'âtre à refaire le monde, nos soirées chez Henry. Plus simplement, je me raccroche à son fin visage, ses mains fuselées de pianiste, ses grands yeux candides, nos baisers, tout cela me semble si lointain désormais, une autre vie, un autre monde. Je ne veux pas penser à lui ici, à Maïdenek, si je fais cela, je me remets à pleurer, et si je pleure, j'ai de nouveau envie de mourir, or, je ne peux me le permettre.
Notre Kommando, composé essentiellement de Juifs et de Triangles Roses, est affecté à l'établissement d'une tranchée, une tâche inutile, obligatoirement, le travail est censé nous guérir par l'effort, faire de nous des hommes. Nous devons creuser la terre gelée de nos seules mains, sur environ deux mètres de profondeur, et, malgré toutes les précautions que nous pouvons prendre, nous finissons toujours la journée les mains en sang et gelées. Bien entendu, il existe quelques astuces, avec le temps, on apprend à mieux s'y prendre. Je suis là depuis si longtemps que j'ai appris à repérer les endroits où la terre n'est gelée qu'en surface, où elle est plus meuble, plus chaude. Ces petits riens doivent sembler dérisoires à quiconque, mais c'est sans nul doute grâce à eux que je suis encore en vie. Je suis doyen parmi les Triangles Roses, je suis ici depuis quelques mois, l'unique rescapé du premier arrivage lorrain, tous les autres sans exception ont péri, ont disparu pour aller nourrir les entrailles avides des brasiers de Gross Rosen et de Treblinka.
Je ne sais plus avec exactitude depuis combien de temps je suis ici, assurément trop, parfois, je voudrais juste que cela finisse, mais cela ne finit jamais. J'ai fini par conclure qu'ils avaient sans doute raison de nous appeler Untermensch, nous le sommes, nous sommes tous devenus moins qu'humains, c'est la seule manière de survivre, la seule façon de conserver un semblant de raison dans ce tourbillon concentrique où notre moralité se dilue dans des océans d'atrocité. Nous avons dû renoncer à l'espoir, aux conventions, aux vertus, à la solidarité, à l'amour, rien de tout cela n'a sa place ici. Un Nous ne peut exister, il ne peut y avoir que des Je, c'est la seule manière persévérer. Pourtant, je reste Nous, je n'y peux rien, et sans doute est-ce cela qui me sauve. Je pense à Pierre, le reste est facile.
Le travail physique nous épuise, encore suis-je mieux nourri que les autres, je n'ai plus les scrupules qu'ils ont pour dérober la part des mourants, pour voler leurs effets et les revendre aux paysans de l'extérieur, je me suis taillé une réputation de débrouillardise qui force le respect, c'est déjà beaucoup. Plus que toute autre chose encore, ces travaux ineptes nous occupent suffisamment pour nous empêcher de penser. Penser est un luxe que je ne peux plus m'offrir, comme regarder les épaves agonisantes que l'on traîne au Revier, cela, je ne veux même pas y songer, cela me rappelle trop de choses terribles, tout ce qui m'a moi-même fait devenir tout aussi inhumain qu'eux.
On ne devient pas ainsi en un jour, Pierre et moi avions été déportés ensemble. Les premières semaines, nous trouvions un réconfort l'un dans l'autre par notre simple présence, nous aidant mutuellement tout en nous efforçant de rester le plus discret possible, l'amour n'a pas sa place ici, surtout notre manière d'aimer. Rien ou presque ne pouvait nous briser tant que nous étions tous les deux. Un jour, l'Obersscharrführer Heitmann nous fit endurer un appel de quatre heures dans le froid hivernal, nous insultant, nous frappant au ventre, nous écrasant les orteils. Nous l'avions surmonté, seulement, Pierre prit froid et contracta une pneumonie qui n'alla qu'en s'aggravant, jusqu'à ce matin où ils traînèrent mon bien-aimé dans l'antre du Revier, il n'en est jamais sorti, je ne l'ai plus jamais revu.
Il ne leur a pas donné la satisfaction de ses cris, il a souri, il m'a souri, il ne semblait plus voir que moi, et l'ultime message qu'il me transmit était un vibrant message d'amour. Quand la porte se referma sur lui, je sentis mon c½ur se déchirer, comme si on m'amputait très soudainement d'une part essentielle de moi-même. Le soleil disparut, le monde s'éteignit, les Ténèbres me submergèrent. J'étais mort, je n'étais plus qu'un mort en sursis avançant dans l'ombre, avec sa seule haine pour compagne, cette haine qui dévore silencieusement mon c½ur, qui a embrasé tout mon être, qui ne brûle plus que d'un seul et unique désir, détruire Heitmann. Je suis devenu la Haine, c'est tout ce qu'il me reste désormais, ou presque.
Je le vengerai, peu importe le temps que cela prendra. Le temps n'existe pas ici, je suis un être sans passé ni futur, je n'ai rien à regretter, rien à espérer, je ne suis qu'un animal dont la faim définit les limites, les arcanes de mes pensées. Ici, la faim domine tout, nous ne sommes que des ventres avides prêts pour la curée, prêt à s'entredévorer pour un quignon de pain. Nous nourrissons nos corps, aussi insensibles aux coups et aux insultes que les b½ufs, nous avons un travail à faire, nous ne demandons rien de plus, penser ne sert à rien, espérer n'existe pas, chaque jour de survie supplémentaire est une victoire sur leur folie, et sur la nôtre.
Heitmann me convoque régulièrement, j'ai cette double inconstance de lui plaire et de le répugner. Il m'abomine parce que je suis un schweizhund, par contre, même s'il m'humilie perpétuellement, mon corps lui procure des joies inégalables, il ne refuse jamais de me violer. Cela me vaut un bon repas, ce me semble un échange équitable, quoi qu'il en soit, ce corps ne m'est plus rien, mon âme veut le quitter pour déployer ses ailes flamboyantes et mordorées dans l'espace, je le sens parfois s'agiter sous le parchemin de ma peau surtendue, ce corps n'est qu'une chrysalide. Parfois, quand je regarde Heitmann, je me sens envahi d'une grande paix, je suis le détenu, pourtant, à mes yeux, il n'est qu'un mort en devenir. Je ne compte plus les fois où j'ai rêvé de lui enfoncer son verre de cristal dans le cabochon de son ½il, jusqu'à l'encéphale. Bientôt...
Une fois son plaisir assouvi, il me renvoie parmi les autres, non sans m'avoir auparavant administrer quelques coups de nerf de b½uf, il se contente parfois d'ailleurs juste de cela, se masturbant violemment, gloussant d'un plaisir sadique, en regardant Rauel ou Mainberg me fouetter jusqu'au sang ou me violer. Dans ces cas là, je m'efforce d'ignorer mon corps, je dose mes cris, ni trop peu ni trop tout court, il faut le bon dosage, ça le rassure. En réalité, ça ne me fait plus rien, mon corps n'éprouve plus de sensations de douleur ou de plaisir, psychosomatisme évidemment, je ne ressens plus que de vagues sensations sourdes et diffuses, j'improvise à partir de cela. Pour supporter ces humiliations, j'ai un moyen infaillible, je pense à Pierre, le reste est facile.
Je n'ose pas réellement imaginer ce qu'il a dû subir, s'il a souffert, s'ils se sont livrés sur lui à quelque expérience pseudo médicale censée faire progresser la science. Je ne sais si son agonie a été longue, quelles furent ces dernières paroles, s'il avait quelqu'un auprès de lui lors de son dernier soupir. En réalité, je ne suis pas certain de vouloir jamais le savoir, je ne veux rien savoir, je veux juste me souvenir de son visage adorable, de ses mains de virtuose qui savait pianoter sur mon corps d'ineffables et doucereuses symphonies. Tout cela, tout ce qui me vient de lui, je le porterai en moi jusqu'à mon dernier souffle, comme un viatique. Tant que je vivrai, un peu de lui continuera à exister dans ce monde dépourvu de raison et de joie. En réalité, très simplement, je survis pour qu'il vive encore un peu lui-même.
Le temps ne compte pas ici, dans ce qui est devenu notre monde. Quelques kilomètres carrés de terre boueuse péniblement arrachée à une forêt de pins rabougris, quelques bâtiments miteux et borgnes où vivre n'a pas plus de sens que mourir, où parfois, on ne sait même plus si l'on préfère être mort ou vivant. Chaque matin, on retrouve quelques êtres désespérés qui ont finalement décidé de mettre un point final à tout ce cauchemar. Chaque matin, quelques squelettes désarticulés et émaciés que l'on retrouve pendus dans les communs. Chaque matin, quelques cadavres que l'on retrouve immobiles dans le gel, désespérément accrochés aux clôtures électriques. Chaque matin, quelques corps anonymes que plus personne ne songe à pleurer, qui nous rappelle combien nous sommes éphémères et dérisoires.
Le pire, je crois, est de se laisser aller à espérer, en me réveillant certain matin, sentant peser sur moi un bras, mon c½ur se met à battre la chamade, mon visage s'empourpre Pendant quelques secondes d'irréalisme total, je suis de nouveau chez nous, Pierre me serrant amoureusement contre lui, d'une infinie douceur. Puis, subitement, la lumière blafarde de Maïdenek éclaire de nouveau le Blok 8 et je réalise que ce n'est qu'un compagnon d'infortune s'étant blotti contre moi pour partager le peu de chaleur qui brûle encore en nous. Maïdenek, tu resteras gravé dans ma chair, quelques lettres et nombres qui ont scellé à jamais mon destin sur ma peau. Rêver, espérer, cela n'a pas sa place ici, nous avons été chassés de l'Enfer pour nous consumer dans quelque chose de bien pire. Pas une once de pitié chez les bourreaux, plus la moindre humanité chez les victimes, nous sommes tous embarqués sur une épave à la dérive, et peu importe que l'on s'accroche aux planches, nous finirons par tous couler, inéluctablement.
Un jour, les nouveaux arrivants nous annoncèrent la défaite imminente de nos tortionnaires, un sourire blasé étira nos lèvres desséchées, nous l'avions entendu tant de fois dans tant de langues différentes, ne l'avais-je pas moi-même prétendu et cru tant que Pierre était de ce monde. Impossible, nous ne pouvons nous permettre de les croire, même si cela s'avérait vrai, de toute façon, nous ne savons même plus espérer, nous ne savons plus que continuer. Bientôt, il n'y eut plus de nouveaux arrivants, il n'y eut plus que les départs vers les hauts-fourneaux de Treblinka, le camp se vidait. Nous commençâmes à percevoir une certaine agitation chez nos bourreaux, cela ne les en rendait que plus sadiques, principalement envers les rebuts que représentaient les Triangles roses, les Juifs et les Tziganes.
Un matin, dès l'aube, on nous rassembla tous dans la cour, tous sans aucune exception, la dernière fois qu'ils avaient fait ça, quelques mois auparavant, c'était pour la visite d'inspection d'un haut-gradé, aujourd'hui, je n'en saisissais pas la raison, par contre, la tension était palpable, tout le personnel du camp était armé, quoi qu'en sous-nombre évident. Je compris tout en une seconde de lumineux génie, les nouveaux arrivants avaient dit vrai, la débâcle commençait. Mon c½ur se gonflait d'un espoir insensé, menaçant de me submerger, je le rejetai rageusement loin de moi, j'avais une chose à accomplir.
Ils nous menaçaient de leurs armes, nous pressant les uns contre les autres, ils quittaient tous Maïdenek, pas nous. Tout le monde le comprit, il y eut comme un gigantesque remous parmi nous, cette fois, la soumission prenait fin, les morts qui tomberaient le feraient en héros, en combattant, personne n'osait encore bouger. Puis, je le vis, je bondis.
- Heitmann!
Mon cri déchira l'espace, assez puissant pour couvrir les marmonnements des détenus et les cris des Kapos, il se tourna vers moi et me vit. Je fendis la foule dans sa direction, comme une lame brisant l'écume. Il aboya un ordre et les mitrailleuses se mirent à crépiter, vers moi, je ne ralentis pas mon allure pour autant, j'étais possédé par quelque chose de plus puissant que la vie ou la mort. Je sentis des corps s'affaisser autour de moi, dès que le premier détenu toucha le sol, l'univers explosa en une violence démente, tous les Häftling, les Untermensch, les Schweizhund se jetaient contre leurs bourreaux. Peu importaient les balles, ils étaient submergés par une nuée tout en os et en loques.
Comme surgi de ce tsunami humain, je me jetai sur l'Obersscharrführer assez violemment pour le faire chuter au sol. La haine me consumait, plus douce que la vie elle-même. J'enfonçai violemment mes genoux dans ses côtes et plaçai mes mains autour de son cou, commençant à serrer, souriant mauvaisement, extatique de croiser son regard horrifié, exsudant la peur. Il tenta d'écarter mes doigts de sa trachée, en vain, ils étaient devenus un étau impitoyable qui n'avait plus qu'une fonction purement mécanique, serrer, massacrer, broyer.
Il faiblissait, je frappai plusieurs fois violemment sa tête contre le sol, pour lui imprimer dans le corps toute la douleur et les souffrances que mon cerveau hurlait de tous ses neurones. Peu à peu, je voyais fleurir sur sa face les stigmates de l'étouffement, langue remuant avec une vie propre, yeux exorbités. La marée humaine qui avait un instant fait espace autour de nous commençait à piaffer, menaçant de nous engloutir, il me restait quelques secondes, tout au plus, pour décider ce que je voulais faire d'Heitmann. Soudain, dans un recoin de mon cerveau, quelque chose me décida à le lâcher, j'avais accompli des choses terribles pour survivre, mais si je faisais cela en plus du reste, je ne vaudrais plus mieux qu'Heitmann. Cela doit sembler bizarre que je ne désire plus me venger de lui, pour autant, lui, il l'aurait compris, lui, si innocent, cela ne m'était pas difficile, je pensai à Pierre, le reste fut facile.
Je m'écartai doucement d'Heitmann, juste à temps pour voir le cercle se refermer sur lui et entendre ses cris de pure douleur, étrangement, ils ne me réjouirent pas, j'avais vu trop de choses, beaucoup trop, et aucune ne me quitterait jamais réellement, on ne peut pas arpenter l'Enfer et l'ignorer par la suite, je garderais tout au fond de moi, tout comme je conserverais Pierre, si proche que je le sentais presque. J'avais émergé de l'Enfer, je déployai mes membres fatigués sous les rayons caressants du soleil qui déchiraient les nuages. Ils vinrent m'effleurer doucement, sur cette terre où toute chose en moi avait pris fin, où quelque chose pourtant ne demandait qu'à renaître. Je ne pourrais jamais réellement fuir ce cauchemar, ni fuir la mémoire de Pierre, mais désormais, je pouvais de nouveau espérer. J'avais vécu l'Enfer, j'avais souffert mille morts et dû enterrer une grande partie de mes anciennes illusions, désormais, je désirais passer à autre chose, très simplement, je désirais revivre, après tout, me dis-je en dardant le soleil de mes prunelles d'azur, le ciel me devait bien ça.