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# Posté le mardi 16 mai 2006 07:09

Hors Nature

Une nouvelle sur la déportation, un sujet qui me touche beaucoup, parce qu'il ne faut jamais accepter l'inacceptable


Hors Nature


« Per me si va ne la città dolente,
Per me si va ne l'etterno dolore,
Per me si va tra la perduta gente...
Lasciate ogne speranza voi ch'intrate »
Dante, Divina Commedia, Inferno, III, 1-3,9


Des chaussures, c'est ce qui aurait pu me tuer ce matin, à quelques secondes près, le Kapo exige toujours que notre tenue soit la plus complète possible, or, un Häftling sans chaussures, c'est un détenu bastonné, parfois à mort, ça dépend de son humeur, plus ou moins sadique. En fait, tout simplement, je dormais trop profondément, recroquevillé en position f½tale, mes godillots contre mon ventre. Heureusement, j'ai pris l'habitude d'attacher les lacets autour de mes poignets. Frantz, un compagnon de couche, a tiré une fois de trop dessus, ça m'a réveillé, mon poing est parti tout seul. Je l'ai aidé à se relever, je le comprends, on lui a volé les siennes la nuit dernière, ce geste ne me coûtait rien, qui plus est, j'en avais besoin, c'est ce genre de geste qui nous permet de rester des hommes.
Je pouvais aussi lui faire l'aumône de quelques paroles réconfortantes, même si je ne parle que peu allemand, c'est le genre d'attention qui nous aide à tenir. Je me souviens d'un matin, pas si lointain que cela, où quelques paroles m'ont tout simplement sauvé la vie. La veille, j'avais été puni à subir les vingt-cinq coups réglementaires, attaché sur le Bok. L'Obersscharrführer Heitmann avait chargé Rauel, un Kapo particulièrement vicieux, de me les infliger. J'aurais voulu ne pas lui donner le plaisir de mes cris, vainement, mes blessures n'étaient pas trop profondes. Par contre, le lendemain matin, l'appel fut une véritable torture. Je me sentais infiniment las, si fatigué que je n'avais plus qu'une seule envie, me coucher à même le sol et m'endormir à jamais. J'allais fléchir quand une main se posa sur mon épaule, je me tournai et vit une tête hocher négativement, l'homme marmonna simplement Pierre. Il avait su par quoi me toucher, et ça me poussa à ne pas renoncer, à me redresser. Et malgré les coups, la douleur, les insultes, ce matin là, je ne chutai point.
La journée débute par un maigre repas, un ersatz de café, mais au moins chaud, nous la lappons jusqu'à la dernière goutte, nous n'aurons plus rien de bien nourrissant avant ce soir, à moins d'être malin. Puis l'appel, debout dans le froid ou la chaleur, pendant une heure, pendant dix s'ils le veulent, on peut juste attendre, attendre d'être appelé ou pas, attendre de ne pas tomber, attendre de savoir à quel jeu sadique ils vont se livrer cette fois ci, c'est tout, attendre et subir. Tout le monde baisse la tête et se réfugie dans sa mémoire, se raccroche au peu d'humanité qui reste en nous, aux rares bons moments encore vivaces en nous. Nous ne sommes plus que des corps qui supportent des âmes ne demandant qu'à s'envoler, chacun a en lui quelque chose qui l'aide à tenir, pour ma part, je pense à Pierre, le reste est facile.
Je pense à lui tel qu'il était avant, avant le jour tragique où la police a enfoncé notre porte en brisant notre bonheur fragile. Je pense aux jours d'été aux bords de la Meurthe, nos délicieuses étreintes nocturnes, nos longues promenades, nos veillées devant l'âtre à refaire le monde, nos soirées chez Henry. Plus simplement, je me raccroche à son fin visage, ses mains fuselées de pianiste, ses grands yeux candides, nos baisers, tout cela me semble si lointain désormais, une autre vie, un autre monde. Je ne veux pas penser à lui ici, à Maïdenek, si je fais cela, je me remets à pleurer, et si je pleure, j'ai de nouveau envie de mourir, or, je ne peux me le permettre.
Notre Kommando, composé essentiellement de Juifs et de Triangles Roses, est affecté à l'établissement d'une tranchée, une tâche inutile, obligatoirement, le travail est censé nous guérir par l'effort, faire de nous des hommes. Nous devons creuser la terre gelée de nos seules mains, sur environ deux mètres de profondeur, et, malgré toutes les précautions que nous pouvons prendre, nous finissons toujours la journée les mains en sang et gelées. Bien entendu, il existe quelques astuces, avec le temps, on apprend à mieux s'y prendre. Je suis là depuis si longtemps que j'ai appris à repérer les endroits où la terre n'est gelée qu'en surface, où elle est plus meuble, plus chaude. Ces petits riens doivent sembler dérisoires à quiconque, mais c'est sans nul doute grâce à eux que je suis encore en vie. Je suis doyen parmi les Triangles Roses, je suis ici depuis quelques mois, l'unique rescapé du premier arrivage lorrain, tous les autres sans exception ont péri, ont disparu pour aller nourrir les entrailles avides des brasiers de Gross Rosen et de Treblinka.
Je ne sais plus avec exactitude depuis combien de temps je suis ici, assurément trop, parfois, je voudrais juste que cela finisse, mais cela ne finit jamais. J'ai fini par conclure qu'ils avaient sans doute raison de nous appeler Untermensch, nous le sommes, nous sommes tous devenus moins qu'humains, c'est la seule manière de survivre, la seule façon de conserver un semblant de raison dans ce tourbillon concentrique où notre moralité se dilue dans des océans d'atrocité. Nous avons dû renoncer à l'espoir, aux conventions, aux vertus, à la solidarité, à l'amour, rien de tout cela n'a sa place ici. Un Nous ne peut exister, il ne peut y avoir que des Je, c'est la seule manière persévérer. Pourtant, je reste Nous, je n'y peux rien, et sans doute est-ce cela qui me sauve. Je pense à Pierre, le reste est facile.
Le travail physique nous épuise, encore suis-je mieux nourri que les autres, je n'ai plus les scrupules qu'ils ont pour dérober la part des mourants, pour voler leurs effets et les revendre aux paysans de l'extérieur, je me suis taillé une réputation de débrouillardise qui force le respect, c'est déjà beaucoup. Plus que toute autre chose encore, ces travaux ineptes nous occupent suffisamment pour nous empêcher de penser. Penser est un luxe que je ne peux plus m'offrir, comme regarder les épaves agonisantes que l'on traîne au Revier, cela, je ne veux même pas y songer, cela me rappelle trop de choses terribles, tout ce qui m'a moi-même fait devenir tout aussi inhumain qu'eux.
On ne devient pas ainsi en un jour, Pierre et moi avions été déportés ensemble. Les premières semaines, nous trouvions un réconfort l'un dans l'autre par notre simple présence, nous aidant mutuellement tout en nous efforçant de rester le plus discret possible, l'amour n'a pas sa place ici, surtout notre manière d'aimer. Rien ou presque ne pouvait nous briser tant que nous étions tous les deux. Un jour, l'Obersscharrführer Heitmann nous fit endurer un appel de quatre heures dans le froid hivernal, nous insultant, nous frappant au ventre, nous écrasant les orteils. Nous l'avions surmonté, seulement, Pierre prit froid et contracta une pneumonie qui n'alla qu'en s'aggravant, jusqu'à ce matin où ils traînèrent mon bien-aimé dans l'antre du Revier, il n'en est jamais sorti, je ne l'ai plus jamais revu.
Il ne leur a pas donné la satisfaction de ses cris, il a souri, il m'a souri, il ne semblait plus voir que moi, et l'ultime message qu'il me transmit était un vibrant message d'amour. Quand la porte se referma sur lui, je sentis mon c½ur se déchirer, comme si on m'amputait très soudainement d'une part essentielle de moi-même. Le soleil disparut, le monde s'éteignit, les Ténèbres me submergèrent. J'étais mort, je n'étais plus qu'un mort en sursis avançant dans l'ombre, avec sa seule haine pour compagne, cette haine qui dévore silencieusement mon c½ur, qui a embrasé tout mon être, qui ne brûle plus que d'un seul et unique désir, détruire Heitmann. Je suis devenu la Haine, c'est tout ce qu'il me reste désormais, ou presque.
Je le vengerai, peu importe le temps que cela prendra. Le temps n'existe pas ici, je suis un être sans passé ni futur, je n'ai rien à regretter, rien à espérer, je ne suis qu'un animal dont la faim définit les limites, les arcanes de mes pensées. Ici, la faim domine tout, nous ne sommes que des ventres avides prêts pour la curée, prêt à s'entredévorer pour un quignon de pain. Nous nourrissons nos corps, aussi insensibles aux coups et aux insultes que les b½ufs, nous avons un travail à faire, nous ne demandons rien de plus, penser ne sert à rien, espérer n'existe pas, chaque jour de survie supplémentaire est une victoire sur leur folie, et sur la nôtre.
Heitmann me convoque régulièrement, j'ai cette double inconstance de lui plaire et de le répugner. Il m'abomine parce que je suis un schweizhund, par contre, même s'il m'humilie perpétuellement, mon corps lui procure des joies inégalables, il ne refuse jamais de me violer. Cela me vaut un bon repas, ce me semble un échange équitable, quoi qu'il en soit, ce corps ne m'est plus rien, mon âme veut le quitter pour déployer ses ailes flamboyantes et mordorées dans l'espace, je le sens parfois s'agiter sous le parchemin de ma peau surtendue, ce corps n'est qu'une chrysalide. Parfois, quand je regarde Heitmann, je me sens envahi d'une grande paix, je suis le détenu, pourtant, à mes yeux, il n'est qu'un mort en devenir. Je ne compte plus les fois où j'ai rêvé de lui enfoncer son verre de cristal dans le cabochon de son ½il, jusqu'à l'encéphale. Bientôt...
Une fois son plaisir assouvi, il me renvoie parmi les autres, non sans m'avoir auparavant administrer quelques coups de nerf de b½uf, il se contente parfois d'ailleurs juste de cela, se masturbant violemment, gloussant d'un plaisir sadique, en regardant Rauel ou Mainberg me fouetter jusqu'au sang ou me violer. Dans ces cas là, je m'efforce d'ignorer mon corps, je dose mes cris, ni trop peu ni trop tout court, il faut le bon dosage, ça le rassure. En réalité, ça ne me fait plus rien, mon corps n'éprouve plus de sensations de douleur ou de plaisir, psychosomatisme évidemment, je ne ressens plus que de vagues sensations sourdes et diffuses, j'improvise à partir de cela. Pour supporter ces humiliations, j'ai un moyen infaillible, je pense à Pierre, le reste est facile.
Je n'ose pas réellement imaginer ce qu'il a dû subir, s'il a souffert, s'ils se sont livrés sur lui à quelque expérience pseudo médicale censée faire progresser la science. Je ne sais si son agonie a été longue, quelles furent ces dernières paroles, s'il avait quelqu'un auprès de lui lors de son dernier soupir. En réalité, je ne suis pas certain de vouloir jamais le savoir, je ne veux rien savoir, je veux juste me souvenir de son visage adorable, de ses mains de virtuose qui savait pianoter sur mon corps d'ineffables et doucereuses symphonies. Tout cela, tout ce qui me vient de lui, je le porterai en moi jusqu'à mon dernier souffle, comme un viatique. Tant que je vivrai, un peu de lui continuera à exister dans ce monde dépourvu de raison et de joie. En réalité, très simplement, je survis pour qu'il vive encore un peu lui-même.
Le temps ne compte pas ici, dans ce qui est devenu notre monde. Quelques kilomètres carrés de terre boueuse péniblement arrachée à une forêt de pins rabougris, quelques bâtiments miteux et borgnes où vivre n'a pas plus de sens que mourir, où parfois, on ne sait même plus si l'on préfère être mort ou vivant. Chaque matin, on retrouve quelques êtres désespérés qui ont finalement décidé de mettre un point final à tout ce cauchemar. Chaque matin, quelques squelettes désarticulés et émaciés que l'on retrouve pendus dans les communs. Chaque matin, quelques cadavres que l'on retrouve immobiles dans le gel, désespérément accrochés aux clôtures électriques. Chaque matin, quelques corps anonymes que plus personne ne songe à pleurer, qui nous rappelle combien nous sommes éphémères et dérisoires.
Le pire, je crois, est de se laisser aller à espérer, en me réveillant certain matin, sentant peser sur moi un bras, mon c½ur se met à battre la chamade, mon visage s'empourpre Pendant quelques secondes d'irréalisme total, je suis de nouveau chez nous, Pierre me serrant amoureusement contre lui, d'une infinie douceur. Puis, subitement, la lumière blafarde de Maïdenek éclaire de nouveau le Blok 8 et je réalise que ce n'est qu'un compagnon d'infortune s'étant blotti contre moi pour partager le peu de chaleur qui brûle encore en nous. Maïdenek, tu resteras gravé dans ma chair, quelques lettres et nombres qui ont scellé à jamais mon destin sur ma peau. Rêver, espérer, cela n'a pas sa place ici, nous avons été chassés de l'Enfer pour nous consumer dans quelque chose de bien pire. Pas une once de pitié chez les bourreaux, plus la moindre humanité chez les victimes, nous sommes tous embarqués sur une épave à la dérive, et peu importe que l'on s'accroche aux planches, nous finirons par tous couler, inéluctablement.
Un jour, les nouveaux arrivants nous annoncèrent la défaite imminente de nos tortionnaires, un sourire blasé étira nos lèvres desséchées, nous l'avions entendu tant de fois dans tant de langues différentes, ne l'avais-je pas moi-même prétendu et cru tant que Pierre était de ce monde. Impossible, nous ne pouvons nous permettre de les croire, même si cela s'avérait vrai, de toute façon, nous ne savons même plus espérer, nous ne savons plus que continuer. Bientôt, il n'y eut plus de nouveaux arrivants, il n'y eut plus que les départs vers les hauts-fourneaux de Treblinka, le camp se vidait. Nous commençâmes à percevoir une certaine agitation chez nos bourreaux, cela ne les en rendait que plus sadiques, principalement envers les rebuts que représentaient les Triangles roses, les Juifs et les Tziganes.
Un matin, dès l'aube, on nous rassembla tous dans la cour, tous sans aucune exception, la dernière fois qu'ils avaient fait ça, quelques mois auparavant, c'était pour la visite d'inspection d'un haut-gradé, aujourd'hui, je n'en saisissais pas la raison, par contre, la tension était palpable, tout le personnel du camp était armé, quoi qu'en sous-nombre évident. Je compris tout en une seconde de lumineux génie, les nouveaux arrivants avaient dit vrai, la débâcle commençait. Mon c½ur se gonflait d'un espoir insensé, menaçant de me submerger, je le rejetai rageusement loin de moi, j'avais une chose à accomplir.
Ils nous menaçaient de leurs armes, nous pressant les uns contre les autres, ils quittaient tous Maïdenek, pas nous. Tout le monde le comprit, il y eut comme un gigantesque remous parmi nous, cette fois, la soumission prenait fin, les morts qui tomberaient le feraient en héros, en combattant, personne n'osait encore bouger. Puis, je le vis, je bondis.
- Heitmann!
Mon cri déchira l'espace, assez puissant pour couvrir les marmonnements des détenus et les cris des Kapos, il se tourna vers moi et me vit. Je fendis la foule dans sa direction, comme une lame brisant l'écume. Il aboya un ordre et les mitrailleuses se mirent à crépiter, vers moi, je ne ralentis pas mon allure pour autant, j'étais possédé par quelque chose de plus puissant que la vie ou la mort. Je sentis des corps s'affaisser autour de moi, dès que le premier détenu toucha le sol, l'univers explosa en une violence démente, tous les Häftling, les Untermensch, les Schweizhund se jetaient contre leurs bourreaux. Peu importaient les balles, ils étaient submergés par une nuée tout en os et en loques.
Comme surgi de ce tsunami humain, je me jetai sur l'Obersscharrführer assez violemment pour le faire chuter au sol. La haine me consumait, plus douce que la vie elle-même. J'enfonçai violemment mes genoux dans ses côtes et plaçai mes mains autour de son cou, commençant à serrer, souriant mauvaisement, extatique de croiser son regard horrifié, exsudant la peur. Il tenta d'écarter mes doigts de sa trachée, en vain, ils étaient devenus un étau impitoyable qui n'avait plus qu'une fonction purement mécanique, serrer, massacrer, broyer.
Il faiblissait, je frappai plusieurs fois violemment sa tête contre le sol, pour lui imprimer dans le corps toute la douleur et les souffrances que mon cerveau hurlait de tous ses neurones. Peu à peu, je voyais fleurir sur sa face les stigmates de l'étouffement, langue remuant avec une vie propre, yeux exorbités. La marée humaine qui avait un instant fait espace autour de nous commençait à piaffer, menaçant de nous engloutir, il me restait quelques secondes, tout au plus, pour décider ce que je voulais faire d'Heitmann. Soudain, dans un recoin de mon cerveau, quelque chose me décida à le lâcher, j'avais accompli des choses terribles pour survivre, mais si je faisais cela en plus du reste, je ne vaudrais plus mieux qu'Heitmann. Cela doit sembler bizarre que je ne désire plus me venger de lui, pour autant, lui, il l'aurait compris, lui, si innocent, cela ne m'était pas difficile, je pensai à Pierre, le reste fut facile.
Je m'écartai doucement d'Heitmann, juste à temps pour voir le cercle se refermer sur lui et entendre ses cris de pure douleur, étrangement, ils ne me réjouirent pas, j'avais vu trop de choses, beaucoup trop, et aucune ne me quitterait jamais réellement, on ne peut pas arpenter l'Enfer et l'ignorer par la suite, je garderais tout au fond de moi, tout comme je conserverais Pierre, si proche que je le sentais presque. J'avais émergé de l'Enfer, je déployai mes membres fatigués sous les rayons caressants du soleil qui déchiraient les nuages. Ils vinrent m'effleurer doucement, sur cette terre où toute chose en moi avait pris fin, où quelque chose pourtant ne demandait qu'à renaître. Je ne pourrais jamais réellement fuir ce cauchemar, ni fuir la mémoire de Pierre, mais désormais, je pouvais de nouveau espérer. J'avais vécu l'Enfer, j'avais souffert mille morts et dû enterrer une grande partie de mes anciennes illusions, désormais, je désirais passer à autre chose, très simplement, je désirais revivre, après tout, me dis-je en dardant le soleil de mes prunelles d'azur, le ciel me devait bien ça.

# Posté le samedi 08 avril 2006 02:24

Modifié le samedi 08 avril 2006 05:48

Vagabond des Limbes

Demain matin, je me lèverai et je ferai comme si j'avais tout oublié, je suis devenu un champion en la matière, c'est toujours plus simple de ne pas y songer quand la lumière règne sur le monde.
Pour le moment, je reste allongé dans le lit en essayant vainement de retenir les sanglots qui étreignent ma gorge, le visage enfoui dans l'oreiller, comme si cela pouvait me protéger. Ça serait sans nul doute une barrière efficace si cela venait de l'extérieur, mais même l'oreiller le plus épais du monde ne saurait me protéger contre ce qui m'a toujours fait le plus souffrir au monde, moi-même.
C'est toujours plus difficile la nuit, pas toutes les nuits bien entendu, il suffit simplement que je sois fatigué, que j'ai vu quelque chose qui me le rappelle, que j'ai rencontré dans la journée une situation par trop semblable. Tout cela commence quand vient la nuit, toujours. Ça débute par une sourde angoisse quand approche l'heure de se coucher, je sais par avance ce qui va m'advenir quand nous aurons éteint toutes les lampes et que Julien se sera endormi, je sais pertinemment bien que je ne pourrai pas fermer les yeux.
L'ironie veut que Julien présente un look beaucoup plus tendancieux que le mien, peu de gens pourrait s'imaginer que c'est lui qui est de loin le plus solide de nous deux. Il présente un look gothique, même s'il ne l'est en rien, il apprécie par contre les vêtements sombres, il est plus qu'impressionnant. Julien est plutôt grand, d'une pâleur décharnée, le visage séparé en deux par de longues mèches effilées noir de jais, contrastant diamétralement avec la candeur lumineuse de son regard, lèvres ourlées, visage légèrement triangulaire, infiniment plus beau que je ne le serai jamais, mon homme.
Notre rencontre, rien de prémédité ou de prédestiné, un heureux hasard, tout au plus, une soirée chez des amis communs, un anniversaire. Je le remarquai tout de suite, il émanait de lui une aura étrange, une candeur sensuelle, mélancolique. Il ne prononçait pas un seul mot, seul dans son coin, écoutant les conversations, un sourire étirant ses lèvres lorsque l'on s'adressait à lui. J'eus bien du mal à l'aborder, il dégageait quelque chose d'intouchable, d'inabordable dans sa perfection inanimée.
Je me retrouvai face à lui lors du repas, je suis quelqu'un de naturellement expansif et déconneur, pourtant, lorsque je remarquai qu'il me fixait, que son regard venait régulièrement se poser sur moi, il m'arriva pour la première fois depuis bien longtemps une chose qui m'était pour le moins peu commune, je rougis, je bafouillai. Mon extraversion naturelle se noyait dans l'éclat luminescent de son regard azur. Ce fut lui m'invita à nous revoir, ce fut lui qui me persuada que Nous pouvait donner quelque chose de bien, ce fut lui qui finit par conclure notre relation.
Je crois que ce qui nous lie le plus lui et moi, hormis une certaine communauté d'esprit, c'est l'art, la chanson plus particulièrement, je me suis toujours senti attiré par l'écriture, Julien est plus musicien dans l'âme. Nous sortions ensemble depuis déjà quelques temps quand il me fit écouter ses morceaux les plus personnelles. Ses textes étaient loin d'être excellents, tant s'en faut, par contre, sa musique avait quelque chose d'aussi éthéré, il ne faisait qu'un avec sa musique, un petit plus qui touchait mon âme, des accents oscillaient perpétuellement entre nostalgie et détresse. Cela me fit venir les larmes aux yeux, sa musique me paraissait très proche de ce qui m'agitait moi-même, une atmosphère assez semblable à celle qui transparaissait dans mes poèmes. Je compris ce qu'il convenait de faire, Julien le comprit aussi quand il me lut, je mis des mots sur ses airs et il devint ma voix. C'était il y a six mois maintenant, cela a résolu beaucoup de choses en nous deux, pas tout. Parfois, il m'arrive d'oublier suffisamment pour réussir à contempler ce qui me sert de corps dans un miroir, et parfois non, parfois, pas du tout.
Comme ce soir. Généralement, je reste simplement immobile à contempler les jeux de lumière des lampadaires sourdant à travers les persiennes. La souffrance va et vient moi, au gré des souvenirs, comme le ressac venant se briser sur les rochers de la plage. Je ne peux qu'attendre en larmoyant que ma fatigue ne l'emporte sur ma détresse, car, quoique je puisse tenter, faire ou dire, rien au monde ne pourrait me contraindre à fermer les yeux, la raison en est simplissime, je ne peux m'endormir, j'ai bien trop peur de rêver.
Hélas, cette nuit, la fatigue ne réussit pas à abattre ma conscience, rien à faire, je me lève, je ne désire pas infliger à Julien ce spectacle désolant. Je repousse les draps, le froid m'assaille, cela ne m'est rien, mon esprit endure déjà la glaciation absolue. Je me rends dans la salle de bain et fume une cigarette en contemplant dans le miroir les contours enténébrés de mon visage, une pensée trompeusement candide s'élève dans mon esprit : «C'est en moi !. C'est en moi !.». Jamais je ne me suis aussi trouvé aussi pathétique. Je jette ma cigarette, c'est là que je mesure mes progrès, ma paume ne me sert plus à éteindre les mégots.
Je retourne me coucher, si je reste trop longtemps debout, Julien va s'inquiéter et me questionner, cela me touche, mais je ne me sens ni l'envie ni même la capacité de parler. Je prends une profonde inspiration et quitte la salle de bain, j'ai beaucoup trop envie de saisir la lame du rasoir pour soulager mon corps de cette peine intolérable, ça fait plus d'un an que j'ai arrêté de me faire ça. Je me suis simplement recouché et Julien m'a pris dans ses bras, comme d'habitude.
Je restai immobile, prostré contre la douce chaleur qui émanait de lui, sans que rien ne vint me distraire de mes pensées, de mes souvenirs aussi aveuglant que la réalité elle-même, pulsant au rythme de mon c½ur.
Cela commença véritablement, serpentant tout le long de mon ½sophage pour aller se loger en rampant dans ma gorge. Un gémissement étouffé tout d'abord, un hoquet étranglé, quelques sanglots retenus. Cela continue son ascension et atteint mes yeux, mes larmes commencèrent à couler doucement, puis, soudain incapable de contrôler ce qui s'agitait en moi, j'explosai en sanglots bruyants. Je resserrai ma prise sur l'oreiller, vainement, je sentis Julien se redresser dans mon dos.
- Mon Ange, qu'est-ce qu'il se passe ?.
Je me sentais incapable de bouger, de le regarder, le sentir me toucher était déjà une épreuve à la limite de mes forces. Il essaya de me serrer dans ses bras, je me dégageai de son étreinte, comme brûlé à vif. Ce n'était pas un geste que je voulais méchant, il l'était pourtant, je n'avais plus aucune prise sur moi-même, j'étais totalement dépossédé de mon corps. Je sentis Julien se raidir violemment. Je me levai maladroitement pour le fuir, mes jambes refusèrent de me porter. Je m'écroulai le long du mur le plus proche, ramenant mes jambes contre moi, le front sur mes genoux, recroquevillé, en position f½tale.
- Alex ?.
Je demeurai sourd à son appel, me balançant d'avant en arrière en frappant ma tête contre moi-même. Julien s'agenouilla face à moi, immobile, se demandant ce qu'il pouvait fait, la réponse était pourtant simple, il n'y avait rien à faire. Je pris le contrôle des opérations, je mordis violemment le tranchant de ma main alors que mes ongles s'enfonçaient dans ma chair, contraction. La douleur explosa en moi, mes neurones se mirent à hurler, la souffrance était maintenant là, plus douce que la vie elle-même.
- Alex, qu'est-ce que tu fous ?.
Pour toute réponse à sa question, je raffermis ma prise sur ma main. Mes pensés s'éclaircirent un peu, la blessure que je m'étais infligé m'avait fait reprendre un peu de contrôle sur moi-même, une légère blessure, un bref répit, rien de plus. J'élevai mon regard vers Julien et put presque le fixer sans ciller. Cela passait déjà aussi, je ne pouvais plus soutenir la lueur de ses grands yeux innocents, inquisiteur, qui, comme un miroir, me renvoyait ma propre pitoyable détresse.
- Mon Ange, fit-il avec une douceur insupportable, tu ne veux rien me dire, tu ne désires pas me parler ?.
Pour toute dénégation, je secouai lentement la tête et tournai de nouveau mon regard vers l'intérieur de moi-même, vers le froid abyssal qui régnait en mon âme. J'élevai mes paumes et cachai mon visage entre mes mains. Julien se mit à genoux et écarta mes deux bras, puis il embrassa tendrement la morsure, lova sa paume dans le creux de ma nuque, m'attirant à lui doucement mais fermement. Le monstre en moi se mit à hurler en vrillant mes pensées, donna de violentes ruades dans mon abdomen, Julien se resserra sa prise, le monstre faiblit, quand il pressa mon front contre son épaule, il capitula.
Le visage posé tout contre la chaleur qui émanait de lui, je me remis à pleurer, des sanglots bruyants qui étaient plus cette fois la démonstration d'un brûlant soulagement, qui allaient eux-mêmes en s'affaiblissant pendant que Julien caressait ma chevelure en fredonnant. Ma détresse reflua en moi et revint se tapir entre les parois de ma cage thoracique, je pouvais de nouveau respirer normalement, je pouvais parler, enfin.
- Excuse-moi, je suis désolé !.
Julien me repoussa de l'abri de son épaule et prit mon menton entre ses doigts, relevant mon visage, me forçant à le contempler, à affronter son regard doux et inquisiteur. Il attendait. Il prit ma main dans sa paume et l'embrassa, il m'offrit ensuite la consolation de ses baisers sur mes paupières noyées de larmes, la consolation de son sourire immaculé. Je pris une grande bouffée d'air et me redressai légèrement, je n'avais toujours pas une franche envie de parler, néanmoins, je le lui devais, et, avant toute autre chose, je me le devais.
- Je suis désolé de t'infliger ce spectacle.
Je le vis tiquer et élever ses yeux au ciel en secouant la tête pour montrer combien il trouvait ma réaction idiote.
- Explique-toi mon C½ur, pourquoi te mets-tu dans cet état ?.
- La vie m'a abîmé, irrémédiablement. On peut oublier ou surmonter beaucoup de choses, parfois, aussi, il y a certaines choses que l'on ne peut oublier, à quant bien même on le voudrait. En réalité, lorsque j'étais encore jeune, j'ai été...
Ma voix baissa soudainement et le mot mourut sur ses lèvres. Cela était si prévisible, couru d'avance, je n'étais jamais parvenu à l'écrire en toutes lettres, alors l'énoncer aussi subitement, aussi clairement, cela me paraissait du domaine de l'impossible. Pourtant, en moi, un monstre plus impérieux encore que le précédent me poussait à le dire à l'homme que j'aimais, car je l'aimais, j'en mesurais enfin toute l'étendue. Je lui présentais mes avant-bras, où, dans la pénombre, luisaient doucement les cicatrices passées.
- Ça, commençai-je en serrant les dents, le dégoût que j'ai de moi-même, de ma propre image, tout est lié. Mes écrits ont souvent été clairs sur bien des points, combien la vie m'a pesé, combien j'ai eu du mal à commencer à m'aimer et à aimer les autres, tout ce que je me suis infligé dans ma volonté de détruire mon corps, oui, tout est lié. Je sais que tu penses que cela vient de ma difficulté à m'accepter en tant qu'homo, sujet sur lequel tu te trompes totalement.
Je me levai cette fois, et, défiant sa propre résistance, l'entraînai jusqu'au piano qui trônait au milieu du salon, je m'assis et commençai à jouer quelques accords en souriant. Je me sentais bizarrement enthousiaste, étrange, j'avais toujours cru que le dire à Julien me serait très difficile. Je me tournai vers lui, mon flanc contre son flanc.
- Il y a quelques mois, repris-je, je t'ai demandé de m'écrire en musique une mélodie que j'avais imagine, pour une nouvelle chanson que j'étais en train d'écrire, j'avoue t'avoir trompé, cette chanson, je l'ai écrite il y a fort longtemps. Tu ne l'as jamais entendu, mais je crois qu'il est désormais tant de le faire.
- Quel est le rapport ?.
Je pressai tendrement un index sur ses lèvres, puis l'embrassant fugitivement, comme un voleur. Je lui fis signe d'écouter.

« Parfois, me hante,
Au creux de la Nuit,
Mon cauchemar familier.
Son domaine est l'obscurité,
Mon Inconscient sa chasse gardée.
Dans la quiétude de mes insomnies,
Il m'écorche vif, il me harcèle,
Chaque minute me crucifie,
Supplicié sempiternel.
Je suis un homme aujourd'hui,
Comme il le fut alors,
De ses désirs inassouvis,
Je fus l'esclave
Encore
Et
Encore.
Il est sans doute puni maintenant,
Enfer hurlant,
Il y a vingt ans,
Je fus enfant.
Alors, parfois, quand vient la Nuit,
J'essaye vainement,
D'oublier vraiment,
Ses plaisirs interdits.
Cela vaut-il la peine de résister,
Vivre avec se souvenir,
Sans perdre l'envie de persister,
Et vieillir,
Ou mourir.
Mon cauchemar familier
Est la trame de mes tourments,
Il tisse ma souffrance,
Quotidiennement,
Et je pleure mon enfance
Morte quand
J'eus trois ans. »
Ma voix mourut sur les derniers accords, j'avais tout chanté d'une voix rauque où se mêlaient mélancolie et tristesse. Je regagnais soudain la réalité que j'avais quitté pour me plonger dans la mélodie terriblement triste de la seule chanson que je composerais jamais tout seul. Je remarquai que Julien avait passé son bras autour de mon torse et appuyé légèrement sa tête sur mon épaule. Il caressa ma joue, comme pour s'assurer que j'étais toujours bien présent, je lui souris.
Il releva légèrement son visage vers moi et posa son front contre le mien, d'une fraîcheur revigorante. Puis, Julien prit mes lèvres et m'embrassa longuement, sans rien dire, il n'y avait rien de plus à dire pour le moment, il avait compris. J'étais parvenu à parler du secret qui me torturait depuis toujours et qui, à bien des égards, avait gâché ou influencé toute ma vie, je n'imaginais sans doute pas encore moi-même à quel point. Désormais, par lui, j'entrevoyais un espoir pulser dans les ténèbres comme un petit soleil. Pour le moment, je ne haïssais plus l'être qui m'avait volé mon innocence, je ne haïssais plus ce corps ni la vie, en réalité, je ne pouvais plus rien haïr, j'étais trop rempli d'un sombre et amer triomphe, j'étais Alex, errant sur cette terre, et heureux qu'il en soit ainsi, peut-être pour la première fois. Nous cessâmes notre baiser, Julien approcha ses lèvres de mon oreille.
- Je suis là, mon Ange, je suis là.
Je le serrai tout contre moi et l'embrassai de nouveau en souriant, pour le moment, il n'y avait rien de plus à ajouter.
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# Posté le samedi 08 avril 2006 02:22

Modifié le samedi 08 avril 2006 05:48

Des poèmes encore

À tes pieds



Tu m'as quitté,
Étendu face à toi,
Tu m'as abandonné,
Et je reste là.
Tu t'es enfui,
Comme un voleur,
En me laissant
À ma douleur.
Je ne peux pas dire,
Que ça m'étonne,
Des hommes comme toi,
Y en a des tonnes.
Une brève extase,
Un court instant,
Une bonne leçon
De rentre dedans.
Les corps à corps,
Sans lendemain,
Je connais par c½ur,
Hélas,
Un de plus encore,
Qui ne me fait aucun bien,
Qui prend juste son bonheur,
Et qui se casse.
T'as gravé sans tendresse
Dans ma chair,
À l'encre indélébile,
La trace de tes caresses
Délétères
Et imbéciles.
Je ne dirai pas,
Que ça ne me fait rien,
Que ça ne me touche pas,
Ces choses là,
C'est peut-être commun,
Mais on s'y fait pas.
Tu m'as quitté,
Pantelant,
Étendu face à toi,
Tu m'as abandonné,
À tes pieds, en sang,
Sur les gravats.

Élévation



Mon passé irrémédiable,
Ne me touche plus,
Mes souvenirs inextricables
Se sont tus.

Ce fulgurant bonheur,
Impensable,
Enlumina mes Ténèbres
Insondables.

Ma mémoire inexpugnable
A bouté
Mes démons et mes diables
Dans le Léthé.

Ma peine s'est consumée
Dans les forges de Dite,
A sombré dans les eaux mornes
Du Cocyte.

Mes chimériques ailes
Se sont déployées,
M'élevant loin d'Azraël,
Vers l'Immensité.

J'ai quitté la fange,
Dépassé mes Enfers,
Pour étreindre un Ange
Dans la lumière.

Requiem



Avant de te quitter,
De devoir te dire adieu,
Avant de nous séparer,
Embrasse-moi un peu !.
Chantons une fois encore
Notre harmonieux refrain,
Ce terrible corps à corps
Qui scellera notre fin.

Nos membres entrelacés,
Des lianes enchanteresses,
Nos souffles entremêlés,
Comme autant de caresses,
Ta peau ceignant ma peau,
Le carcan de tes bras,
Ton torse contre mon dos,
Et toi en moi.

L'aurore arrive,
Cela doit finir,
Je pars à la dérive,
Nous n'a plus d'avenir,
Je vais m'endormir enfin,
Baigné de lumière,
Nous n'aura pas de demain,
Ma nuque sur ma couche de pierre.

# Posté le lundi 03 avril 2006 07:09

Modifié le samedi 08 avril 2006 05:49

Et un petit encore

Quand meure le jour...




Une soirée d'automne comme toutes les autres, pourtant...
Je m'appelle Daniel Brooks, j'ai 25 ans, la mélancolie m'est aussi naturelle que mon talent de peintre, la couleur améthyste de mes yeux ou l'éternel sourire ironique peint sur mon visage adolescent, Je suis grand et plutôt mince, de longs cheveux châtain tirant sur le blond, une peau très pâle, ceci dit, mon apparence n'a que peu à voir avec l'histoire que je désire vous raconter, mon histoire.
Une soirée d'automne comme toutes les autres, si tant est qu'une soirée d'anniversaire peut être considérée comme une nuit ordinaire, sachant combien j'aime faire la fête, cela ne pouvait être une nuit totalement ordinaire. Je suis né le 1er novembre à 00h05, ce qui fait que ma soirée d'anniversaire se déroule généralement lors de la nuit d'Halloween, la nuit des masques, des spectres et des mystères, cela a son importance.
Cette année, car mon appartement est d'une taille plutôt modeste, j'avais organisée ma soirée dans le bar d'Alexeï, mon meilleur ami, un monstre. Il est d'un aspect assez terrifiant, les traits taillés en coups de serpe, d'une maigreur repoussante, tatoué et piercé sur la presque totalité du corps. Il est l'antithèse de lui-même, car son apparence est aussi redoutable que sa gentillesse et sa générosité sont sans limites, j'ai rarement connu un être aussi adorable que lui, témoin cette soirée. Alexeï est terrible et incroyablement gentil et je l'aime.
J'ai fait sa connaissance il y a un peu plus de cinq ans, il posait comme modèle lors de mes cours de peinture. Je me souviens encore avec précision de chaque détail : l'éclat terne que projetait ses anneaux d'argent, sa maigreur blafarde, la cicatrice qui serpentait de son torse à son aine, la sombre soyance de sa chevelure, la tristesse opaline, émouvante et glacée qui émanait de son regard, sa force, sa faiblesse. J'allai lui parler à la fin de la séance, il m'invita à boire un verre, le reste fut inéluctable.
Nous avons essayé il y a longtemps de pousser plus loin notre amitié, sans succès, ne reste de cette tentative ratée que des fous rires inoubliables. De toute façon, Alexeï a Laurent. Il est tous les êtres que je n'ai jamais pu connaître, il est mon ami, mon père et mon frère, mon mentor et mon disciple, tout ce que je devrais être et qu'il ne sera jamais. Alexeï est terrible et incroyablement gentil et je l'aime. Tout comme j'aime Laurent, comme moi, il est peintre, comme moi, il est franc et ouvert, comme moi, il aime Alexeï. Plus que quiconque, Laurent et Alexei ont leur place dans mon récit.
C'était une bonne petite soirée, mes amis et les gens que j'apprécie étaient réunis, de la bonne musique et de quoi boire jusqu'au petit jour. J'aimais plus ou moins tous ces gens, ils étaient plus nombreux que je ne l'aurais cru, s'en était presque intimidant, mais Alexeï avait insisté pour que je fête dignement mon 25e anniversaire. Ceci dit, je ne regrettais rien, le simple fait de le voir, rigolard et rougeaud comme Vulcain dans sa forge, rire à gorge déployée, soutenu par Laurent, suffisait à mon bonheur.
Quoi qu'il en soit, la foule m'intimide, je montai à l'étage pour observer mes amis de la mezzanine, en sirotant tranquillement mon verre. Le simple fait de ne plus être plongé dans la masse me détendit. Puis, cela commença. Soudain, le temps sembla se distordre, tout sembla se ralentir, les rires et les voix devinrent comme étouffés, les couleurs plus ternes. J'entendis une respiration profonde, rauque et glacée. Je me retournai avec une lenteur désespérante et dus écarquiller plusieurs fois les yeux pour réussir à entrevoir ce qu'il y avait.
Une ombre, une ombre vaguement humanoïde, intangible, comme constituée de ténèbres agglomérées, une silhouette composée de brume obscure tourbillonnant en cercles concentriques. Plus je la regardais, plus elle semblait gagner en force et en consistance, sa silhouette se fit plus nette et quand elle me fixa à son tour, de ses yeux caves et charbonneux, je parvins presque à entendre le bruissement de ses vêtements. Sa voix me parvint, directement dans mon esprit, des mots simples : "Je viens te chercher". Puis, comme si ces simples paroles l'avaient épuisées, l'ombre se désagrégea en fumée, laissant juste dans son sillage une vague chaleur et une odeur électrique, comme lors des orages. Le temps, les bruits et les couleurs reprirent leur acuité originelle.
Je me sentais d'une faiblesse anormale, la bouche pâteuse et un début de migraine aux tempes. Je me sentais comme lorsque l'on s'éveille après un cauchemar, d'ailleurs, c'était la seule explication que je voyais à tout cela, j'avais dû m'endormir pendant quelques secondes, comme cela arrive parfois. Cela ne pouvait simplement être un effet de l'alcool, je finissais tout juste mon second verre, ni un événement paranormal résultant de cette nuit bien spéciale, car, je n'y crois pas. Non, l'angoisse de tout ce monde et la fatigue avaient dû provoquer ce mini cauchemar. Je secouai la tête pour me moquer de moi-même et redescendit rejoindre les autres au rez-de-chaussée. Rien de bien méchant en somme.
Je me plaçai au bar, à la place libre à côté de Laurent, ma place réservée en quelque sorte. Alexeï me lança un regard étrange, mi inquisiteur mi moqueur, il avait du me voir m'endormir contre la rambarde et me réveiller en sursaut, peu de choses lui échappent à l'intérieur de son bar. Je lui rendis son sourire et tentai de m'intéresser à la discussion qui se déroulait, on discutait de l'influence de la religion et de la foi sur l'art, question dont j'ai suffisamment débattu durant mes études, je ne m'y intéressais que peu, je discutais avec ma voisine de comptoir, une amie actrice un peu déjantée, avec des airs à la Brigitte Fontaine, délirante en somme.
La soirée continua à se dérouler tranquillement, néanmoins, je ne réussissais pas à me détendre complètement, car, dans un recoin de mon esprit, je gardais le souvenir de la voix impersonnelle et glacée qui m'avait interpellé, à quant bien même elle n'émanait que d'un cauchemar. Néanmoins, après quelques verres d'un cocktail spécial Alexeï, je me sentis plus détendu, ou plus saoul, ce qui ne changeait pas grand-chose en réalité, j'étais juste dans ce que j'appelle l'état de grâce, le moment où on se sent bien, mais qui finit toujours par se terminer, parfois brutalement.
Je sentis bientôt les premières atteintes de l'alcool, car, leur effet combiné au trop grand nombre de personnes présentes, me donna un véritable coup de chaleur. Je sortis quelques minutes dehors, le temps de goudronner mes poumons d'une délicieuse et malsaine couche protectrice. Histoire de me rafraîchir aussi. Il pleuvait, ce qui n'a rien de foncièrement exceptionnel pour un 31 octobre, même s'il faisait relativement doux. La bruine qui cascadait me rafraîchit à merveille, comme de légers baisers sur mes paupières enfiévrées. La rue était bien éclairée, mais déserte, mis à part les quelques passants qui couraient parapluie à la main. Je pus enfin me gorger, en silence, de lentes et délicieuses bouffées de nicotine.
J'étais bien, je m'adossai négligemment contre le mur en fermant les yeux, profitant de la pénombre alentour. Soudainement, je sentis un frisson glacé remonter en serpentant le long de ma nuque, on m'observait, je me tournai et je le vis, je le vis très nettement cette fois. Il se tenait sous un lampadaire, indifférent au vent qui faisait voler les pans de son manteau et à la pluie qui crépitait sur l'asphalte. Il ne semblait voir que moi. Il était apparu tout aussi subitement que la première, sorti de nulle part, comme issu de la flaque qui reflétait la lumière des réverbères et ma propre image.
L'impression de froideur s'accentua et ma respiration se bloqua. Il souriait, c'était presque d'ailleurs la seule chose que je voyais de lui. Il n'avait rien d'humain, je le compris instinctivement. Il paraissait être constitué de ténèbres, je ne distinguais aucun détail de sa personne, on aurait dit une ombre solide, pourtant, il me semblait avoir plus de réalité que tout ce qui nous entourait. Il ouvrit lentement les yeux, couleur d'ambre liquide, les yeux du fauve piégé dans le faisceau d'une torche. Sa main tapait doucement la cadence contre sa cuisse, en mesure avec le mouvement de ses lèvres. Je saisis en un éclair. Ce qu'il tapait, c'était un compte à rebours, le mien.
Comme auparavant, à mesure que je le fixais, ses contours se faisaient plus nets, plus précis, comme si je lui transmettais de la force en le fixant, ses traits s'affinèrent, devinrent plus visibles. La silhouette originelle, vaguement humanoïde, m'apparut résolument masculine, même si son visage me demeurait opaque, flou. J'entendis alors son rire s'élever dans l'obscurité, un rire non pas menaçant, mais d'une gaieté triomphante, incongrue.
- Rends-moi fort!.
Sa voix n'était qu'un murmure, un chuchotement léger, impersonnel, mais aussi mélodieux que son rire, aussi enchanteur, j'étais tout à la fois fasciné et écoeuré par cet être. Néanmoins, je ne comprenais pas ce qu'il me demandait, je ne savais pas de quelle manière procéder.
- Bien entendu que tu le sais, Vois moi, invente moi.
Et tandis qu'il prononçait ses mots, que je l'observais, il gagna encore en consistance. J'aperçus enfin très nettement ses mèches légèrement bouclées, le modelé de son nez, la courbure sensuelle et un peu méchante de ses lèvres. Il fit quelques pas dans ma direction et se remit à rire, un rire puéril cette fois, innocent et naïf. Il se baissa et ramassa un morceau de papier qui voletait.
- Tu vois, cela fonctionne, rends moi vivant!.
Et tandis qu'il se redressait en souriant, je vis son regard briller d'un éclat nouveau. Il fit quelques pas dans ma direction et son sourire s'élargit, dévoilant sa dentition d'une blancheur immaculée. Un frisson de peur remonta le long de ma colonne vertébrale, je reculai légèrement. Toujours en me fixant, il fit encore un pas vers moi, son sourire carnassier ne faisait que croître en radiance. Je compris très soudainement qu'il ne me voulait aucun bien. Je fermai alors mes yeux et le chassai de mes pensées, je le sentis s'évanouir, chaleur et odeur d'ozone mêlées. Il réussis néanmoins à émettre une ultime pensée avant de se dissoudre dans la nuit.
- Je reviendrai te chercher, c'est inéluctable!.
Quand je rouvris les yeux, la rue était de nouveau déserte. De l'être, il ne restait plus rien que le papier qu'il avait négligemment ramassé, voletant dans la brise automnale. J'étais terrifié, je ne pouvais mettre cette apparition ni sur le compte de l'alcool ni sur la fatigue. Ce ne pouvait résulter que deux choses, soit un événement paranormal, soit une pathologie clinique. Et, dans un cas comme dans l'autre, ce n'est pas une chose que je pouvais admettre ou assumer. Je ne croyais pas au surnaturel, même la nuit d'Halloween, et je m'étais toujours considéré comme quelqu'un de psychologiquement stable, ou presque.
Je rentrai de nouveau dans le bar, parmi les sons festifs et le brouillard de nicotine qui agresse les yeux, je retournai vers ma place. Alexeï dut tout de suite remarqué ma détresse, car je n'avais même pas regagné ma place qu'il était à mes côtés, me portant plus qu'il ne me soutenait. Il me serra tout contre lui et m'entraîna à l'écart des autres, au premier étage. Laurent nous rejoignit peu après, une bouteille de vodka à la main, pour Alexeï, la vodka est la réponse appropriée à de nombreux problèmes.
Il me broya entre ses bras et m'embrassa longuement, j'aime Alexeï, mais il sait que ce genre de démonstration me met mal à l'aise, raison principale pour laquelle il s'en prive que rarement, juste pour le plaisir de me voir m'énerver. D'habitude, c'est le cas, mais cette fois, loin de me mettre en colère, je ne fis que le serrer davantage encore contre moi, ce qui redoubla son inquiétude, même Laurent semblait sentir que quelque chose n'allait pas. Alexeï desserra son étreinte, me fit asseoir et me força à avaler d'une seule rasade la pinte de vodka que m'avait servi Laurent.
- Alors ?.
Et je racontai alors tout ce qu'il venait de m'arriver, dans un déluge de bégaiement et de demi vérités auxquels je n'étais pas certain de pouvoir croire moi-même, Alexeï et Laurent m'écoutèrent sans prononcer le moindre mot. Ceci dit, j'imaginais facilement ce qu'ils avaient en tête, cette fois, le petit Daniel avait définitivement griller ses neurones. Ils me regardaient avec un air mi compatissant mi inquiet. Je remarquai alors que je pleurais, je n'avais pas cessé durant tout mon récit, ce qui est un fait plutôt inhabituel chez moi. Laurent se rapprocha et me mit une main sur l'épaule, je ne tentai même pas de le repousser.
- Vous ne pouvez y croire, n'est-ce pas ?.
- Je crois juste que tu es très fatigué. Que cela soit vrai ou pas a peu d'importance en réalité.
- Il m'a dit qu'il allait revenir.
- Quoiqu'il en soit, tu l'as chassé, tu pourras recommencer.
- N'en sois pas si sûr. Tu pourrais nous laisser seuls Laurent ?.
Alexeï s'était tu jusque là, des paroles lancées comme un couperet, presque froidement, ce qui troubla Laurent. Celui-ci soutint quelques secondes farouchement le regard d'Alexeï, puis il hocha vaguement la tête et retourna au rez-de-chaussée. Je me tournai vers Alexeï et plongeai mon regard dans le sien.
- Tu devines quelque chose ?.
- Daniel, dit-il avec une douceur presque insupportable, je suis presque plus vieux que vous deux réunis. J'ai vécu bien des choses troublantes au cours de ma vie, le monde est je pense trop complexe pour que la science et la raison expliquent tout. Des choses se meuvent dans les ténèbres, je l'ai toujours cru. Je ne suis certain de rien en particulier, je pense juste que tu devrais te méfier, c'est tout.
Il se tut et me serra de nouveau contre lui, me fit un long baiser, auquel, pour la première fois depuis des années, je répondis sans me révolter. Je le cessai comme à regret, je me sentais plus fort avec lui à mes côtés.
- Je rejoins Laurent sur un point, tu es fatigué, repose toi un moment. Je vais redescendre et expliquer que tu es souffrant. S'il arrive quoi que ce soit, appelle-moi !.
Il se leva, me fit un petit clin d'½il et me laissa seul. Je constatai rapidement qu'il avait raison, je me sentais épuisé, nerveusement et mentalement, trop de complications, je m'assoupis rapidement, sombrant dans un sommeil sans rêve qui tenait plus du coma que de la sieste. Quelque chose me réveilla en sursaut, le clocher de l'antique église qui sonnait les douze coups de minuit. Presque mon anniversaire, presque la Toussaint.
Je me relevai avec difficulté, engourdi, les muscles endoloris, les pensées cotonneuses. Je ne pus que me rasseoir en attendant que mon cerveau ne se décide à fonctionner en autonomie. Au bout de quelques minutes, je le pressentis avant même d'entendre ces pas dans l'escalier, je sus que c'était revenu, et que ça ne repartirait pas aussi facilement que les deux fois précédentes.
Je remarquai tout de suite que l'homme avait plus de netteté et de consistance que les deux fois précédentes, aussitôt qu'il parut, il me fut impossible de détacher mon regard de lui. Je sentis le pouvoir jaillir de moi, ondoyant, chaud. Il l'absorbait, s'en nourrissait comme un vampire, il était en train de pomper toute mon énergie, toute ma vie, quitte à me tuer, ou justement pour me tuer. Je ne pus que bredouiller faiblement le nom d'Alexeï, sans cesse de le fixer pour autant.
- Tu n'as pas encore compris, je ne suis pas venu pour te tuer, bien au contraire, je suis venu pour te sauver.
Sa voix me parvint cette fois très clairement à l'oreille, exprimant toute la volonté et la détermination de l'homme. Ses intonations trop familières me troublèrent. Enfin, je pus le voir dans toute sa splendeur, sa peau, autrefois couleur d'ombre, s'éclaircissait rapidement, je pouvais enfin percevoir chaque détail de son corps. Et cela me terrifia, car je venais de rencontrer l'être que j'aimais le moins en ce monde. Je ne pouvais supporter l'éclat lilas de son regard, son sourire ironique ou les longs cheveux châtains qui balayaient ses épaules. Il était d'une beauté insondable, un visage d'ange déchu. Il avança très lentement dans ma direction et caressa négligemment mon front de sa main, une main froide comme un sépulcre, rien d'humain dans sa peau non plus.
- Je ne te veux que du bien, tu devrais le sentir instinctivement. Tu as passé ta vie à reprocher aux autres de ne pas t'aimer pour toi-même, tu ne peux les blâmer, tu ne t'aimes pas toi-même, j'en suis la preuve. Cela peut changer, c'est bientôt ton anniversaire, je suis venu t'offrir une nouvelle naissance, je suis tout ce qu'il te manque pour devenir toi, pour que tu sois réconcilié, pour que tu sois heureux et que tu retrouves ton unicité.
- Sans contrepartie ?.
J'entendis mon rire le plus sardonique s'élever de sa gorge, je compris pourquoi certains le détestaient. Il me caressa cette fois la joue, toujours en souriant ironiquement, une lueur malicieuse dans le regard. Il effleura mes lèvres au passage de ses ongles luisant comme les vitraux d'une cathédrale.
- On a rien sans contrepartie, tu le sais. Je t'offre le don le plus précieux, être toi-même, vivre en accord avec toi. Contre ceci, le prix à payer ne peut qu'être élevé, je t'offre d'être un et indivisible contre quelque chose dont tu n'auras plus besoin, ton amour pour Alexeï et Laurent.
Son sourire devint triomphant, mais en même temps, d'une douceur infinie. Il s'approcha de moi et plaqua son corps, aussi mince et élancé que le mien, contre moi, comme une sangsue, comme s'il voulait rentrer en moi. Puis, alors que je me débattais faiblement, atteint par une langueur et un plaisir plus qu'inopportun, il m'embrassa. Le monde s'ouvrit à moi, se déchira comme un voile surtendu, je compris tellement de choses en un instant sur ma vie qu'il me serait difficile de les retranscrire désormais. Je me sentais heureux, bien, un et indivisible. Ses lèvres n'avaient rien de doux, elles étaient roides et glacées comme le verre. Un spasme nauséeux m'agita et j'ouvris les yeux.
Et je vis, je vis l'éclat de mon regard qui resplendissait face à moi, les mêmes traits, les moindres imperfections reproduites à l'identique. Je sentis les mains d'Alexeï m'étreignant profondément le torse, me broyant à hurler, j'entendis ses cris dans mon oreille, ses larmes sur ma nuque, je compris sa supplication muette. Je pouvais devenir si fort sans lui, je pouvais m'en passer, me contenter d'être moi. Le temps flotta entre nous, infligeant des blessures indolores et muettes, je pouvais vivre seul pour et par moi. Alors, je pris ma décision.
D'un seul violent coup d'épaule, je me détachai d'Alexeï, il tomba en reculant dans les chaises, presque aux pieds de Laurent en larmes. Je ramenai mon poing en arrière et le projetai le plus fortement possible contre la surface du miroir où se reflétait encore mon visage. Il vola en éclat, mon reflet et mon ombre avec, à tout jamais. Je tombai à genoux sur le sol, le bras en sang, sanglotant convulsivement. Je sentis la chaude étreinte d'Alexeï, la non moins chaude étreinte de Laurent.
- Je n'ai pas pu, au dernier moment, je n'ai pas pu...
Je savais à quoi j'avais renoncé, j'y avais goûté durant une seconde d'extase infinie, je ne serais jamais heureux, je mettrai sûrement du temps à mesurer tout ce à quoi j'ai renoncé . Je m'en voudrai peut-être un jour d'avoir fait cela, d'avoir abandonné toute chance de bonheur, je ne serai jamais réconcilié et uni avec moi-même, mais je n'abandonnerai pas, notre vie est ce que l'on en fait. De plus, avec Alexeï et Laurent, peut-être réussirons-nous à reconstruire une unicité à trois ?. Laurent et Alexeï sont terribles et incroyablement gentils et je les aime, je ne pouvais les abandonner. J'ai pris une décision, je m'y tiendrai, quelles que soient les conséquences par la suite, je suis déterminé. Au fond, tout cela n'est pas si important, je vieillirai, je continuerai mon insipide petite vie, je ne serai jamais heureux, mais je serai toujours Daniel Brooks.

# Posté le samedi 01 avril 2006 01:27