Une soirée de printemps comme toutes les autres, pourtant...
Quand arrive le printemps, je fuis les villes, trop de monde dans les rues qui se promène en profitant du beau temps revenu. Au moins, l'hiver, je peux me promener tranquillement la nuit, c'est mon domaine, je ne croise personne, rien ne vient parasiter mes pensées. Mais le printemps, la saison du renouveau, des amours, des amis, du partage, des rencontres, toute cette agitation me rend nauséeuse, alors je quitte les rues encombrées pour m'aventurer dans les campagnes et les forêts désertes, vides de toute présence.
Ces temps derniers, je me promenais donc beaucoup. La nature m'a toujours apporté un sentiment de sérénité inexplicable, de sécurité, de quiétude au sein d'un monde concentrique, stressé. Ce soir là, j'avais décidé de me promener par des sentiers peu fréquentés, qui cheminaient sur le flanc de la forêt jusqu'à un plateau boisé qui surplombait la ville. Au début, le chemin était bien tracé, puis celui-ci était devenu moins praticable, des troncs bloquaient le sentier, un cimetière né après la tempête. Je ne suis pas du genre à accepter la défaite, alors j'ai continué, malgré les bosquets de ronces sans cesse plus épais, qui me lacéraient les jambes. En fin de journée, je suis enfin arrivée.
Je me suis assise sur un tronc renversé, je comptais rester là en attendant que la nuit tombe, avant de rejoindre les rues bondées d'êtres humains pensant. La forêt au moins était calme, je savais pourtant qu'elle ne m'offrait qu'une accalmie, rien de plus. Ceci dit, j'ai parfois foncièrement besoin de me retrouver seule avec moi-même, toute seule au milieu de moi-même, avec mes propres pensées et mes propres sentiments.
Plus les années passent, plus je suis intimement persuadée que chacun d'entre nous possède en lui un don inné, par la suite, celui-ci peut se développer ou pas, cela dépend avant tout des circonstances et de notre vécu. Bien souvent aussi, un don se manifeste de lui-même, surtout s'il est important; il ne se révèle pas, il s'impose à nous, nous ne le vivons pas, nous le subissons.
Je commence aussi de plus en plus à croire q'un don n'est pas sans conséquence, il existe un prix à payer pour toute chose. Plus le don est grand et puissant, plus il engendre de responsabilités et de séquelles dans nos vies. Beethoven est devenu sourd, Baudelaire a sombré dans l'absinthe et l'opium, Van Gogh est devenu fou, Apollinaire a fini en prison... Plus le don est grand, plus le prix à payer l'est aussi. Parfois, je me sens moi-même des pulsions à la Van Gogh.
Durant mon adolescence, j'ai fait énormément de recherches pour savoir s'il existait quelqu'un d'autre manifestant un don semblable au mien. J'ai dû m'aventurer dans une littérature de plus en plus étrange, de plus en plus hermétiques, pour trouver enfin ce que je cherchais dans la presse à sensation, sans réellement savoir si elle ne mentait pas une fois de plus. On y parlait d'un homme, en plein Texas, qui pour ne pas sombrer dans la folie était devenu ermite. Un don de partage comme le nôtre exige un renoncement de soi total et définitif, et c'est dur à accepter, c'est même impossible.
Quel est mon don?. Il est peu commun, il n'est ni artistique, ni physique, ni même intellectuel, il fait partie intégrante de moi, je ne pourrais y renoncer, à quant bien même je le désire, il est sûrement rivé sur quelque gène déviant. Plus qu'un don, on pourrait l'appeler un pouvoir, rien de médiumnique, je ne devine pas l'avenir, je ne vois pas les morts et je ne peux quitter mon enveloppe corporelle, c'est bien plus terrifiant que cela, et bien moins évident à gérer.
Il s'est manifesté pour la première fois lors de ma sixième année, à un goûter d'anniversaire, nous jouions dans une cabane de bois, dans un pommier, et je suis tombée. Pas de très haut, cette chute a dû durer moins d'une seconde, mais je me souviens encore de chaque détail, des odeurs printanières, de la nuance lumineuse qu'avait les rayons du soleil en passant à travers les feuilles, des visages horrifiés de mes parents et des cris de mes amies, de tout ce que j'ai éprouvé et ressenti en tombant, je m'en rappelle bien car c'est la dernière fois où je me suis retrouvée seule dans ma tête. Puis ce fut le noir. J'étais morte.
Je le fus en tout cas pendant une demi minute, c'est une des choses que je sus dès mon réveil, même si personne n'en parla jamais; et cela commença. Ma mère était assise auprès de moi, elle dormait tranquillement, la tête sur le matelas, sa main dans la mienne. Et je sus ce qu'elle ressentait, rien que par le simple contact de nos épidermes... Inquiétude, amour, culpabilité... Je sus tout ce qu'elle ressentait... Joie qu'elle éprouvait dans son rêve à embrasser son premier amour, sensation de sa bouche humide et tremblante, son souffle dans sa gorge réduit à la taille d'une épingle, chaleur naissant dans le creux de ses reins... Tout. Je ne comprenais pas, je réagis alors de la seule manière concevable pour une enfant de sept ans, je me mis à hurler.
Ma mère se réveilla en sursaut, sa main s'agitant convulsivement dans la mienne, émergeant de son rêve, rêve et réalité, perdue, perdue. Ses yeux papillotèrent quelques secondes, puis se fixèrent sur moi. Elle fit alors ce qu'il ne fallait pas faire, elle me serra dans ses bras, sa poitrine contre mon front... inquiétude, crainte, amour, amour, mes larmes sur sa peau, mes cris vrillant ses oreilles, protéger, douleur, incompréhension... Je devins hystérique, une infirmière arriva et écarta ma mère avec rudesse, me scrutant toute professionnelle, ma mère me lâcha, répit, soulagement.
L'infirmière prit ma tension... Ennui, routine, un malade vomissant sur sa blouse, courts ébats dans une chambre vide, vague sensation de chaleur, blanc, aseptisé, c½ur asséché, pitié, aider, ne plus subir, ne plus laisser faire son époux, honte, douleur, douleur... Ainsi, comme par vagues, un raz de marée, ils me touchaient tous pour m'aider, me rassurer, et je sombrais, docteur, spécialiste... aider, aider, trouver solution, réfléchir, diagnostique, examens, crissement des semelles sur le lino du couloir, fatigue, garde de 12h, nuit, solitude, pleurs en cachette dans les toilettes du premier, enfant leucémique, mort, mort, solitude, incapacité, aider, bonheur, le sourire d'un enfant, maladie vaincue, sauver, trop tard, sang dans un évier, mort, douleur, douleur... des ondes de sensations, de sentiments et de pensées me violaient sans répit, ils finirent par m'administrer un sédatif après avoir vérifier que ce n'était pas dû à ma blessure à la tête.
J'ai mis deux mois avant d'oser regarder quelqu'un de nouveau dans les yeux, le regard est la porte de l'âme, cela n'était pas aussi violent qu'un contact direct d'épiderme à épiderme, mais je percevais quant même des sentiments, je les voyais, comme on entend des voix derrière un mur de briques. J'ai mis un an avant de pouvoir reparler, et trois avant de retourner à l'école. Je ne jouais pas, je ne parlais à personne, sauf le professeur, et encore, le moins longtemps possible. Depuis ce jour tragique de ma Chute, je n'ai plus jamais touché personne.
Pourquoi je fuis les villes au printemps, bonne question ma petite Eltsie, trop de gens, impossible de les éviter tous, de temps en temps, par mégarde, un me frôle, me bouscule, je ne parlerai pas des amoureux, des passions humaines comme la colère et la haine, ce sont des sentiments si forts que je n'ai même pas besoin de toucher pour les partager. Tout est dit, ou presque, je fuis la ville, mais je ne deviendrai pas ermite, je déteste abandonner, je compose avec mon don, et je vis un peu à l'écart de la meute humaine, c'est mon seul salut.
Le soleil se couche, il projette des traînées rougeoyantes dans le ciel teinté d'indigo, la ville frissonne, je sens un murmure extatique s'en élever, comme chaque soir, mais quand la nuit sera arrivée, que les ténèbres régneront en maître, je ressentirai sa solitude, sa résignation, sa douleur. Je profite encore quelques secondes du bonheur que procure le soleil couchant à la meute, je perçois leurs sentiments, comme à travers un verre trouble... Beauté, frisson, nature magnificente, soupir, solitude, douleur, douleur... La béatitude s'efface déjà. Je vais redescendre en ville.
Le sentier est silencieux, les arbres que je frôle au passage ne font que grommeler leur litanie séculaire... Pierre, soif, bon soleil, s'élever, s'élever, grandir... Ce n'est rien qu'un murmure sourd en moi, comme les voix de la pierre et de la Terre... Immobile, passivité, attendre, patience, dormir... Des masses éternelles sans beaucoup d'âme, d'eux, je ne perçois que des sentiments primaires, simplistes, rafraîchissant pour tout dire, et de temps en temps, comme un éclair dans l'obscurité, la chaude pensée d'un animal... Courir, voler, liberté, faim... Je vois l'oiseau dans le ciel et je connais la liberté de voler, de sentir le vent sur les plumes, de contempler le monde d'en haut en mouvant son corps dans un espace en trois dimensions, infini. Ils ne sentent qu'au présent, pas d'avenir, pas de passé, pas de remords, pas d'espoirs déçus, pas de douleur. Je les envie.
Voilà, je perçois les premières lueurs de la ville, tout va recommencer, l'accalmie est finie, la tempête sensorielle va reprendre, et je ne peux rien contre. Un grondement, un chien errant... Méfiance, peur... Je me fige, je sais qu'il ne faut pas faire de mouvements violents devant un animal, un tel molosse surtout, je n'avais jamais été aussi proche d'un chien avant... Abandon, pleurs, maître parti, seul, seul, faim... Un gros chien noir et fauve, tout efflanqué, les côtes saillantes, maigre à faire pleurer, les yeux humides à lyncher son maître irresponsable.
Je m'accroupis, dans mon sac, il me reste un bout de barre chocolatée, je lui tends. Il s'assit sur son arrière train et me regarde condescendant, sa truffe frétille alors qu'il ne bouge pas, un chien bien éduqué... Faim, faim, bonne odeur, attendre ordre, enfants, lécher leurs mains, ventre, attendre ordre, douleur, faim, faim, attendre ordre... Je souris et tend la main, paume ouverte, paume offerte.
- C'est pour toi.
Il ne se retient plus et approche, langue pendante, la faim dans le regard, il avale d'un coup, sans mâcher, puis me lèche la main jusqu'à qu'il ne reste plus la moindre trace de chocolat. Il s'assit à nouveau en me regardant patiemment, sa queue remue frénétiquement... Bon, gratitude, gentil, gratitude, encore, faim, gentille personne, encore, gratitude, nouveau maître?... J'ébouriffe légèrement son crâne en le grattant, il gémit doucement en grondant. Je me relève et reprend mon chemin, pour la première fois de ma vie, je suis heureuse d'être empathe, pour la première fois de ma vie, je n'entends plus la meute humaine, je comprends, le chien.
Je me tourne vers lui, il me regarde, impassible, immobile... Abandon encore, faim, seul, pas maître, trouver maître, trouver amour, besoin amour, gentil maître, toujours, bonne nourriture, seul...Il émet un léger jappement dans ma direction. Je souris de nouveau. Un léger geste vers lui, il tressaille.
- Alors, tu viens?. Hope, ça t'ira comme nom.
Il ne bouge pas, je siffle. Il tressaille de nouveau. Nouveau sifflement plus puissant, il se dresse, petit mouvement, il coure vers moi. Il se jette littéralement sur moi, dressé sur ses pattes arrière, contre mon épaule, je bascule à terre. À grands coups de langue baveuse, il me lèche le visage, les cheveux partout, il gémit... nouveau maître, plus seul, bon, bon, gentil, amour, gratitude, encore amour, maître gentil, ensemble, amour, amour, amour... Il me submergeait, et, pour la première fois, je le supportais, je comprenais pourquoi la meute cherchait l'amour, malgré la douleur, la souffrance. Cela dura une éternité, cela dura une seconde. Je me redressai sur mes fesses et prit la gueule du chien qui haletait entre mes mains, il irradiait encore l'amour, m'inondant jusqu'aux tréfonds de mon âme, me submergeant, me sauvant.
Je ressentais l'amour comme personne, un amour entier, inconditionnelle, qui ne demandait rien d'autre que sa plus simple expression. Un amour dont la seule prétention était d'aimer sans rien attendre en retour. Plus le don est important, plus le prix à payer l'est aussi, mais plus aussi nous recevons en retour. Et pour ce bonheur absolu, rayonnant, je pouvais désormais supporter la douleur lancinante de la meute humaine.
- Tu sais, Hope, au fond, ils sont si tristes.