Une autre nouvelle encore

Quand s'effacent les ténèbres...




Une soirée de printemps comme toutes les autres, pourtant...
Quand arrive le printemps, je fuis les villes, trop de monde dans les rues qui se promène en profitant du beau temps revenu. Au moins, l'hiver, je peux me promener tranquillement la nuit, c'est mon domaine, je ne croise personne, rien ne vient parasiter mes pensées. Mais le printemps, la saison du renouveau, des amours, des amis, du partage, des rencontres, toute cette agitation me rend nauséeuse, alors je quitte les rues encombrées pour m'aventurer dans les campagnes et les forêts désertes, vides de toute présence.
Ces temps derniers, je me promenais donc beaucoup. La nature m'a toujours apporté un sentiment de sérénité inexplicable, de sécurité, de quiétude au sein d'un monde concentrique, stressé. Ce soir là, j'avais décidé de me promener par des sentiers peu fréquentés, qui cheminaient sur le flanc de la forêt jusqu'à un plateau boisé qui surplombait la ville. Au début, le chemin était bien tracé, puis celui-ci était devenu moins praticable, des troncs bloquaient le sentier, un cimetière né après la tempête. Je ne suis pas du genre à accepter la défaite, alors j'ai continué, malgré les bosquets de ronces sans cesse plus épais, qui me lacéraient les jambes. En fin de journée, je suis enfin arrivée.
Je me suis assise sur un tronc renversé, je comptais rester là en attendant que la nuit tombe, avant de rejoindre les rues bondées d'êtres humains pensant. La forêt au moins était calme, je savais pourtant qu'elle ne m'offrait qu'une accalmie, rien de plus. Ceci dit, j'ai parfois foncièrement besoin de me retrouver seule avec moi-même, toute seule au milieu de moi-même, avec mes propres pensées et mes propres sentiments.
Plus les années passent, plus je suis intimement persuadée que chacun d'entre nous possède en lui un don inné, par la suite, celui-ci peut se développer ou pas, cela dépend avant tout des circonstances et de notre vécu. Bien souvent aussi, un don se manifeste de lui-même, surtout s'il est important; il ne se révèle pas, il s'impose à nous, nous ne le vivons pas, nous le subissons.
Je commence aussi de plus en plus à croire q'un don n'est pas sans conséquence, il existe un prix à payer pour toute chose. Plus le don est grand et puissant, plus il engendre de responsabilités et de séquelles dans nos vies. Beethoven est devenu sourd, Baudelaire a sombré dans l'absinthe et l'opium, Van Gogh est devenu fou, Apollinaire a fini en prison... Plus le don est grand, plus le prix à payer l'est aussi. Parfois, je me sens moi-même des pulsions à la Van Gogh.
Durant mon adolescence, j'ai fait énormément de recherches pour savoir s'il existait quelqu'un d'autre manifestant un don semblable au mien. J'ai dû m'aventurer dans une littérature de plus en plus étrange, de plus en plus hermétiques, pour trouver enfin ce que je cherchais dans la presse à sensation, sans réellement savoir si elle ne mentait pas une fois de plus. On y parlait d'un homme, en plein Texas, qui pour ne pas sombrer dans la folie était devenu ermite. Un don de partage comme le nôtre exige un renoncement de soi total et définitif, et c'est dur à accepter, c'est même impossible.
Quel est mon don?. Il est peu commun, il n'est ni artistique, ni physique, ni même intellectuel, il fait partie intégrante de moi, je ne pourrais y renoncer, à quant bien même je le désire, il est sûrement rivé sur quelque gène déviant. Plus qu'un don, on pourrait l'appeler un pouvoir, rien de médiumnique, je ne devine pas l'avenir, je ne vois pas les morts et je ne peux quitter mon enveloppe corporelle, c'est bien plus terrifiant que cela, et bien moins évident à gérer.
Il s'est manifesté pour la première fois lors de ma sixième année, à un goûter d'anniversaire, nous jouions dans une cabane de bois, dans un pommier, et je suis tombée. Pas de très haut, cette chute a dû durer moins d'une seconde, mais je me souviens encore de chaque détail, des odeurs printanières, de la nuance lumineuse qu'avait les rayons du soleil en passant à travers les feuilles, des visages horrifiés de mes parents et des cris de mes amies, de tout ce que j'ai éprouvé et ressenti en tombant, je m'en rappelle bien car c'est la dernière fois où je me suis retrouvée seule dans ma tête. Puis ce fut le noir. J'étais morte.
Je le fus en tout cas pendant une demi minute, c'est une des choses que je sus dès mon réveil, même si personne n'en parla jamais; et cela commença. Ma mère était assise auprès de moi, elle dormait tranquillement, la tête sur le matelas, sa main dans la mienne. Et je sus ce qu'elle ressentait, rien que par le simple contact de nos épidermes... Inquiétude, amour, culpabilité... Je sus tout ce qu'elle ressentait... Joie qu'elle éprouvait dans son rêve à embrasser son premier amour, sensation de sa bouche humide et tremblante, son souffle dans sa gorge réduit à la taille d'une épingle, chaleur naissant dans le creux de ses reins... Tout. Je ne comprenais pas, je réagis alors de la seule manière concevable pour une enfant de sept ans, je me mis à hurler.
Ma mère se réveilla en sursaut, sa main s'agitant convulsivement dans la mienne, émergeant de son rêve, rêve et réalité, perdue, perdue. Ses yeux papillotèrent quelques secondes, puis se fixèrent sur moi. Elle fit alors ce qu'il ne fallait pas faire, elle me serra dans ses bras, sa poitrine contre mon front... inquiétude, crainte, amour, amour, mes larmes sur sa peau, mes cris vrillant ses oreilles, protéger, douleur, incompréhension... Je devins hystérique, une infirmière arriva et écarta ma mère avec rudesse, me scrutant toute professionnelle, ma mère me lâcha, répit, soulagement.
L'infirmière prit ma tension... Ennui, routine, un malade vomissant sur sa blouse, courts ébats dans une chambre vide, vague sensation de chaleur, blanc, aseptisé, c½ur asséché, pitié, aider, ne plus subir, ne plus laisser faire son époux, honte, douleur, douleur... Ainsi, comme par vagues, un raz de marée, ils me touchaient tous pour m'aider, me rassurer, et je sombrais, docteur, spécialiste... aider, aider, trouver solution, réfléchir, diagnostique, examens, crissement des semelles sur le lino du couloir, fatigue, garde de 12h, nuit, solitude, pleurs en cachette dans les toilettes du premier, enfant leucémique, mort, mort, solitude, incapacité, aider, bonheur, le sourire d'un enfant, maladie vaincue, sauver, trop tard, sang dans un évier, mort, douleur, douleur... des ondes de sensations, de sentiments et de pensées me violaient sans répit, ils finirent par m'administrer un sédatif après avoir vérifier que ce n'était pas dû à ma blessure à la tête.
J'ai mis deux mois avant d'oser regarder quelqu'un de nouveau dans les yeux, le regard est la porte de l'âme, cela n'était pas aussi violent qu'un contact direct d'épiderme à épiderme, mais je percevais quant même des sentiments, je les voyais, comme on entend des voix derrière un mur de briques. J'ai mis un an avant de pouvoir reparler, et trois avant de retourner à l'école. Je ne jouais pas, je ne parlais à personne, sauf le professeur, et encore, le moins longtemps possible. Depuis ce jour tragique de ma Chute, je n'ai plus jamais touché personne.
Pourquoi je fuis les villes au printemps, bonne question ma petite Eltsie, trop de gens, impossible de les éviter tous, de temps en temps, par mégarde, un me frôle, me bouscule, je ne parlerai pas des amoureux, des passions humaines comme la colère et la haine, ce sont des sentiments si forts que je n'ai même pas besoin de toucher pour les partager. Tout est dit, ou presque, je fuis la ville, mais je ne deviendrai pas ermite, je déteste abandonner, je compose avec mon don, et je vis un peu à l'écart de la meute humaine, c'est mon seul salut.
Le soleil se couche, il projette des traînées rougeoyantes dans le ciel teinté d'indigo, la ville frissonne, je sens un murmure extatique s'en élever, comme chaque soir, mais quand la nuit sera arrivée, que les ténèbres régneront en maître, je ressentirai sa solitude, sa résignation, sa douleur. Je profite encore quelques secondes du bonheur que procure le soleil couchant à la meute, je perçois leurs sentiments, comme à travers un verre trouble... Beauté, frisson, nature magnificente, soupir, solitude, douleur, douleur... La béatitude s'efface déjà. Je vais redescendre en ville.
Le sentier est silencieux, les arbres que je frôle au passage ne font que grommeler leur litanie séculaire... Pierre, soif, bon soleil, s'élever, s'élever, grandir... Ce n'est rien qu'un murmure sourd en moi, comme les voix de la pierre et de la Terre... Immobile, passivité, attendre, patience, dormir... Des masses éternelles sans beaucoup d'âme, d'eux, je ne perçois que des sentiments primaires, simplistes, rafraîchissant pour tout dire, et de temps en temps, comme un éclair dans l'obscurité, la chaude pensée d'un animal... Courir, voler, liberté, faim... Je vois l'oiseau dans le ciel et je connais la liberté de voler, de sentir le vent sur les plumes, de contempler le monde d'en haut en mouvant son corps dans un espace en trois dimensions, infini. Ils ne sentent qu'au présent, pas d'avenir, pas de passé, pas de remords, pas d'espoirs déçus, pas de douleur. Je les envie.
Voilà, je perçois les premières lueurs de la ville, tout va recommencer, l'accalmie est finie, la tempête sensorielle va reprendre, et je ne peux rien contre. Un grondement, un chien errant... Méfiance, peur... Je me fige, je sais qu'il ne faut pas faire de mouvements violents devant un animal, un tel molosse surtout, je n'avais jamais été aussi proche d'un chien avant... Abandon, pleurs, maître parti, seul, seul, faim... Un gros chien noir et fauve, tout efflanqué, les côtes saillantes, maigre à faire pleurer, les yeux humides à lyncher son maître irresponsable.
Je m'accroupis, dans mon sac, il me reste un bout de barre chocolatée, je lui tends. Il s'assit sur son arrière train et me regarde condescendant, sa truffe frétille alors qu'il ne bouge pas, un chien bien éduqué... Faim, faim, bonne odeur, attendre ordre, enfants, lécher leurs mains, ventre, attendre ordre, douleur, faim, faim, attendre ordre... Je souris et tend la main, paume ouverte, paume offerte.
- C'est pour toi.
Il ne se retient plus et approche, langue pendante, la faim dans le regard, il avale d'un coup, sans mâcher, puis me lèche la main jusqu'à qu'il ne reste plus la moindre trace de chocolat. Il s'assit à nouveau en me regardant patiemment, sa queue remue frénétiquement... Bon, gratitude, gentil, gratitude, encore, faim, gentille personne, encore, gratitude, nouveau maître?... J'ébouriffe légèrement son crâne en le grattant, il gémit doucement en grondant. Je me relève et reprend mon chemin, pour la première fois de ma vie, je suis heureuse d'être empathe, pour la première fois de ma vie, je n'entends plus la meute humaine, je comprends, le chien.
Je me tourne vers lui, il me regarde, impassible, immobile... Abandon encore, faim, seul, pas maître, trouver maître, trouver amour, besoin amour, gentil maître, toujours, bonne nourriture, seul...Il émet un léger jappement dans ma direction. Je souris de nouveau. Un léger geste vers lui, il tressaille.
- Alors, tu viens?. Hope, ça t'ira comme nom.
Il ne bouge pas, je siffle. Il tressaille de nouveau. Nouveau sifflement plus puissant, il se dresse, petit mouvement, il coure vers moi. Il se jette littéralement sur moi, dressé sur ses pattes arrière, contre mon épaule, je bascule à terre. À grands coups de langue baveuse, il me lèche le visage, les cheveux partout, il gémit... nouveau maître, plus seul, bon, bon, gentil, amour, gratitude, encore amour, maître gentil, ensemble, amour, amour, amour... Il me submergeait, et, pour la première fois, je le supportais, je comprenais pourquoi la meute cherchait l'amour, malgré la douleur, la souffrance. Cela dura une éternité, cela dura une seconde. Je me redressai sur mes fesses et prit la gueule du chien qui haletait entre mes mains, il irradiait encore l'amour, m'inondant jusqu'aux tréfonds de mon âme, me submergeant, me sauvant.
Je ressentais l'amour comme personne, un amour entier, inconditionnelle, qui ne demandait rien d'autre que sa plus simple expression. Un amour dont la seule prétention était d'aimer sans rien attendre en retour. Plus le don est important, plus le prix à payer l'est aussi, mais plus aussi nous recevons en retour. Et pour ce bonheur absolu, rayonnant, je pouvais désormais supporter la douleur lancinante de la meute humaine.
- Tu sais, Hope, au fond, ils sont si tristes.

# Posté le samedi 01 avril 2006 01:26

A chaque Mois suffit sa peine

[i]A Chaque mois suffit sa peine...

Janvier : La Vieille & son chien

Il fit très froid cette année là, l'hiver le plus rude que la Vieille est connue depuis bien des années. Son chien, un beagle borgne et miteux ne bougeait plus du panier installé près du fourneau. Elle nettoyait sans se plaindre ses excréments, cela ne gênait qu'elle après tout, personne n'était venu voir la Vieille depuis des lustres. Elle doutait fort qu'il passât le prochain hiver, elle se trouverait alors encore plus seule qu'avant durant les fêtes.

La Vieille avait toujours détesté l'hiver, les froideurs interminables, les articulations douloureuses, les blancheurs immaculées, l'hiver avait avait de très mauvaises conséquences sur elle, cela la faisait réfléchir. Elle préférait l'été, écouter des vynils sur son vieux grammophone à l'ombre du lilas. Même l'automne et ses couleurs, elle éprouvait un plaisir presque puéril à balayer les feuilles mordorées.

La Vieille n'avait plus que son chien, il lui témoignait de l'affection, de l'adoration même, et il fallait s'en contenter, la Vieille le savait bien.

Le 1er janvier, la Vieille alla voir ses enfants, elle alla gratter la mousse sur leur tombe. Elle eut un vertige, il lui arriva alors la chose la plus inattendue, au fond, la plus naturelle du monde, la Vieille mourut, joue contre le marbre froid, sans personne pour la pleurer. Et son village déserté depuis des années mourut avec sa dernière habitante. Le beagle survécut encore un peu, guère plus...


Février : En ces lieux le silence

Cela commence toujours par une sourde angoisse lorsque le ciel s'éclaircit à l'Est, je presse alors le pas pour rentrer chez moi et avaler ma ration quotidienne de somnifères, rien ne pourrait me persuader d'être encore conscient lorsque le la lumière règne sur ce monde.
Quand vient l'aube, la meute humaine se réveille, et ses pensées avec elle, ses pensées qui me submergent, me ravagent, me violent sans répit. Et malgré tout l'alcool et les drogues que je peux avaler, je ne suis jamais seul dans ma tête, c'est juste plus sourd, comme des voix derrière un mur.
Mon don est peu commun, ni artistique, ni même intellectuel, il fait partie intégrante de moi, je ne pourrais y renoncer, à quant bien même je le désire. Seulement, parfois, j'ai foncièrement besoin de me retrouver seul avec moi-même, tout seul au milieu de moi-même, avec mes propres pensées et mes propres sentiments.
Plus le don est important, plus le prix à payer l'est aussi. Van Gogh est devenu fou, Baudelaire a sombré dans l'opium. Chaque jour, la meute est un peu plus triste, chaque jour, je la déteste un peu davantage.
Je veux le silence des pierres, le mutisme de la roche, j'aspire au silence des ombres, au calme du lit des fleuves. Et chaque matin, je me retrouve ici, assis sur la rambarde du pont des Arts, me demandant si je dois rentrer dormir dans mon lit... Ou si le lit de la Seine est aussi accueillant et paisible qu'il le promet. Chaque matin...

Mars : Les Héroïnes de papier glacé

Mes murs en ont été recouverts peu à peu avec le temps, on n'y voit plus 1cm² de tapisserie visible, rassemblés là comme une chapelle ardente à leur beauté, beauté qui ne flétrira jamais, emprisonnée sur du papier, au zénith de leur jeunesse, de leur magnificence.
De mon lit, je peux toutes les voir me sourire, aguicheuse et envoûtante dans leur fixité éternelle, si attirante que leurs prunelles flamboient encore du feu de la passion, sourires immaculés se détachant sur leurs lèvres corallines.
Mon ½il est exercé désormais, il les connaît par c½ur. Il s'égaye dans la blonde chevelure de Marilyne, descend vers une gorge en effleurant au passage les lèvres d'Angelina, zigzague entre les seins de B.B. avant de se reposer à l'ombre alanguie des paupières de Rita. Généralement, il conclut son périple par un long panorama de cuisses galbées, de regards étincelants, de jambes fuselées...
Ensuite, sur l'écran de mes pensées, je laisse défiler l'image de ses sirènes enjôleuses, pressant leur chevelure de naïade contre mon visage, soupirant et chuchotant dans l'ombre, faisant virevoltant dans l'obscurité l'écho de sensations oubliées depuis longtemps, cela peut durer des heures. La perversité n'a rien à voir avec ma dévotion muette, certains peuvent avoir des femmes, d'autres non. Finalement, je rouvre toujours mon ½il, mon fidèle ½il, le seul organe encore valide dans mon corps paralysé. Pour cet ½il, cette parcelle de beauté, il m'arrive de verser de temps à autre une unique larme de gratitude.

Avril : Aux feux de nos passions

Le soir descendait doucement sur le Havre, ce lieu où je me sentais moi-même plus que nul part ailleurs. J'étais assis sur une branche, pieds se balançant dans le vide, joue appuyée contre l'écorce, laissant porter mon regard sur la nef des vergers, les piliers des arbres, et, au-dessus, virant lentement au pourpre, la voûte du ciel.
Forcément, je ne l'entendis pas arriver, il grimpa jusqu'à moi, mince silhouette aux courts cheveux blonds, aussi souple et fin qu'une lame de Tolède. Il pressa son corps élancé contre le mien et déposa un léger baiser aux coins de mes lèvres s'étirant en un sourire.
Nous restâmes ainsi longtemps sans mot dire, communiant au chant du ch½ur des colombes, mains nouées, son front contre mon épaule. Il se tourna lentement vers moi et plongea son regard au fond du mien, j'avais l'impression de me retrouver au bord d'un lagon océanique, balayé par l'écume. Il approcha si près son visage de moi que ses cils papillotaient contre les miens. Nous nous embrassâmes tendrement en souriant, les ténèbres environnant s'emplissaient de musique et de lumière, comme nos regards entremêlés.
D'un seul battement interrogatif de paupière, il m'invita à répondre enfin. J'acquiesçai lentement, ses prunelles s'embuèrent, il se tut, submergé par une émotion qu'il ne saurait jamais juguler, qui me le rendait si précieux. C'est ainsi, allongés l'un contre l'autre, sous les vitraux émeraude des ramées que nous nous unîmes, pour le pire et pour le meilleur, jusqu'à ce que...

Mai : Tezcallipoca

Ce sont les chants qui m'éveillèrent, je percevais clairement les lentes homélies psalmodiées par les prêtres, et, en fond, les mélopées sourdes des tambours. Je sentis un courant d'air imprégner mes poumons des saveurs printanières de la jungle, glycine, passiflore...
Je soulevai avec lenteur une paupière diaphane, inerte, laissant mon regard s'habituer à la lumière crépusculaire, j'imaginais mes prunelles d'obsidienne dessinant une lame aiguë, glacée, dans le triangle émacié de mon visage.
Je ne parvins pas à me lever et me traînai vers l'entrée en tirant sur mes muscles rachitiques parcourus de veines saillantes. Je me sentais vieux et inutile, un mort qui marche. Les clameurs s'amplifièrent, je me redressai. Ils étaient cinq, jeunes, beaux, drapés de lin, parés d'orchidée dont le parfum douceâtre se mêlait au cuivré de leur peau.
Je plongeai mes crocs à la coupe de leur c½ur, leur sang chantait en moi leur pureté virginale, ranimant mes membres secs, jusqu'au vermillon de mes lèvres plus pleines. Le Dieu meurt, le Dieu renaît. Chaque nouvelle lune, leur mort assure le cycle de la vie. La lumière appelle les ténèbres, les ténèbres appellent la lumière. Le sang est la vie, je suis la Nuit, le Froid et la Mort. A chacun sa croix !

Juin : Fragments épars d'une journée inoubliable

Soupirs mêlés aux tréfonds des nuits, peau s'hérissant aux rayons de la lune filtrant des persiennes, se détendre, s'endormir, se lever dans le soleil, réconfort de ta chaleur pulsant dans ma paume, odeur de pain chaud, saveur de ta peau, miettes aux coins des lèvres, baisers sucrés, eau ruisselant sur les corps, parfum d'abricot, joue râpeuse, quitter l'hôtel, descendre Piazza del Campo, teintes ocres, flamboyant doucement, sous l'ombre du Duomo di Sienna, s'enfoncer dans la fraîcheur de la crypte, Museo dell'Opera, main dans la main, unis, admirer dévotement la Maestà de Duccio, en silence, caresser ses couleurs des yeux, sortir, emmitouflés dans la chaleur, partager deux boules de fior di latte, baiser sucré, baiser glacé, suivre les pas de Sainte-Catherine, à l'ombre des remparts gothiques, se prendre par la taille, s'asseoir sous un olivier, contrade Valdimontone, petit vallon de jardins et potagers, petit paradis enchâssé entre les murailles cramoisies, l'un contre l'autre, s'assoupir dans la lumière déclinante du soleil, lueur incarnat effleurant les paupières, Dîner tardif Piazza del Mercato, saveurs mêlant l'épice à la douceur de l'amaretto, arpenter la Via di Città, plaintes d'un violon aigrelet s'élevant doucement dans l'air nocturne, soupirs, rentrer à l'hôtel, s'enfermer, derniers chuchotements dans le secret des draps, se blottir, s'endormir, fino all'alba poi svegliarsi con te ancora

Juillet : L'inconnu sans Âge

C'est en passant dans le salon enténébré que je perçus un mouvement, je me retournai vivement et croisai son regard. J'avais quitté la soirée quelques instants auparavant pour être un peu seul et sa simple vue me causait comme de l'irritation.
Lui me contemplait calmement, le visage impassible, avec un rien d'amusé pétillant dans ses prunelles opalines. Un sourire vint étirer lentement ses lèvres ourlées, presque railleur et dédaigneux. Je me contentai de soutenir tranquillement son regard tout en le dévisageant sans vergogne.
Il était plutôt grand et svelte, dans le genre brun ténébreux, cheveux châtains savamment ébouriffés, aussi immobile que les saints de plâtre des églises. Il était vêtu de manière sobre, pantalon et chemise noire entrouverte, un éclat argenté brillant à son annulaire gauche.
Toujours sans mot dire, il éleva vers moi sa coupe de champagne en inclinant son visage sur le côté. Bien entendu, il n'était pas sans savoir ce que cette soirée avait de particulier pour moi. Ma coupe toqua la sienne en un petit clinquement mat et terne, un léger chuintement de bulles.
- Santé, fis-je à mon reflet, joyeux anniversaire.
Et le miroir continua à réfléchir mon air désenchanté.

Août : Revu & Corrigé

Il était une fois un homme à tout faire que sa vie rendait morne, il aimait sa famille et vivait confortablement, mais il en avait assez d'être méprisé par les simples secrétaires. Il prit un jour la décision de remédier à tout cela, il travailla dur et obtint son diplôme de comptable. Malheureusement, la vie d'administratif était loin de ses rêves, à peine mieux loti que sa vie d'avant, aussi peu payé, maltraité par les cadres. Un jour, tout en se lamentant, il décida de s'élever dans la hiérarchie, il travailla dur, se rendit indispensable et réussit à avoir le poste de responsable comptable. Il déchanta, il passait ses journées au bureau, accablé de responsabilités, ses relations avec sa famille se détériorèrent, il n'avait plus le temps de les voir, et il ne se jugeait pas assez payé pour tout ce travail. Il se battit comme un tigre, perdit sa femme et ses enfants et devint enfin PDG, il était désormais riche, au sommet de l'échelle sociale, écrasé par les responsabilités, riche et ayant le temps d'en profiter, mais seul, si incroyablement seul. Il eut une attaque dans les bras d'une de ses innombrables amantes et perdit l'usage de ses membres. Prisonnier de son lit d'hôpital, il ouvrit un jour les yeux sur le spectacle d'un homme nettoyant le sol.
- Vous n'avez pas de chance, fit-il compatissant, mais vous avez au moins eu le temps d'en profiter, vous !
L'homme l'aurait bien étranglé, si seulement il l'avait pu.

Septembre : Au Diable nos Adieux

Rien ne venait troubler le silence irréel du lieu, si ce n'était, de temps à autre, un marron qui rebondissait avec un petit bruit creux sur les stèles de marbre. Les graviers crissaient sous les pas de Théo, il se figea et déposa sans forfanterie la gerbe de lys blanc sur la tombe de son père.
Il aurait bien voulu prononcer de grandes phrases philosophiques, il en était capable, sa présence suffirait. Son géniteur l'avait battu toute sa vie et c'est une chose qu'il lui semblait légitime de ne jamais vouloir accepter, on ne devait jamais tolérer l'intolérable. Il ne pouvait que lui pardonner d'avoir été lui-même, on est ce que l'on naît, Théo en avait toujours été intimement persuadé. Son père n'avait fait que reproduire le cycle de haine et de violence que la tribu Martignac se transmettait de père en fils, Théo lui s'y était refusé. Le Destin lutte toujours pour rétablir son cours, heureusement, parfois, il échoue.
Il ne voulait plus vouer sa vie au ressentiment, le passé était révolu. Théo avait trop d'amour pour haïr. La Haine avait détruit son père, l'Amour avait toujours sauvé Théo. Son géniteur avait tenté de le tuer plusieurs fois, tenté et jamais réussi. Théo était voué à la vie. Le Destin lutte toujours pour rétablir son cours, heureusement, parfois, il réussit.

Octobre : Les feuilles mortes

C'est quand j'ai eu huit ans que j'ai vraiment compris le cycle de mort et renaissance de la Nature. L'été avait péri de sa belle mort, parant les feuilles d'un dernier sublime éclat avant de déposer elles aussi les armes. Elles s'amassaient en couches irrégulières qui faisaient ma joie et celle de mon frère.
Nos parties de cache-cache s'éternisaient souvent par le soin que nous mettions l'un et l'autre à nous enterrer au plus profond de nos cavernes rouges et or, surgissant parfois à l'improviste pour nous causer un frisson aussi soudain que délicieux.
Il devait s'être bien caché cette fois car je ne le trouvais pas, j'avais fouillé en vain tous les tas jusqu'entre les racines sans le dénicher de son abri, je compris, il n'était pas en bas, mais en haut.
J'élevai mon regard, c'est alors que je vis. Minuscule fragment de nature oscillant de droite à gauche dans la bourrasque, tentant de prolongeant sa vie. Le vent forcit et la feuille virevolta jusqu'au sol, morte en tombant. Le corps de mon frère pendit encore longtemps par les lacets de sa capuche, agité par la bourrasque, oscillant lentement de droite à gauche, comme un pendule.

Novembre : Aussi froid que le marbre

Ma grand-mère était ce qu'il convenait d'appeler une vieille peau, moi, elle m'avait toujours fait rire. Je préférais pour ma part, femme de caractère, même si cela ne changeait pas grand chose au fond. Je n'étais pas objectif, j'avais toujours été son préféré.
Je venais la voir régulièrement pour prendre le café, nous mesquinions sur le reste de la famille, ni elle ni moi ne les supportions vraiment. Elle avait dû durant sa longue vie enterrer trois maris et une demi-douzaine d'enfants, c'était une force de la nature. Je l'adorais depuis ma plus tendre enfance.
Comme aujourd'hui parfois, elle m'inquiétait, se répétant un peu trop, oubliant des petites choses, la voir me dire que tout allait bien en me fixant de son regard d'iceberg me rassurait. Je restai tard ce soir-là, j'insistai même pour pendre son linge, elle me fit promettre de ne pas le répéter, elle était fière de son indépendance.
Je la quittai un peu avant qu'elle ne monte se coucher, déposant un doux baiser sur ses joues fanées. Avant de sortir, je redisposai les serviettes de cuisine sur le fourneau à gaz, en effet, il serait bête qu'elle vit la flamme éteinte. C'est long à agir, le monoxyde de carbone...

Décembre : Le Temps des Heures Comptées

Le temps ne compte pas ici, je suis un être sans passé ni avenir, un animal dont la faim définit les pensées, un ventre avide prêt pour la curée, moins qu'humain, c'est ce qu'ils ont fait de nous. Untermensch...

Penser ne sert à rien, espérer n'existe pas, chaque jour de survie est une victoire sur leur folie. Mon corps ne m'est plus rien, mon âme veut le quitter, déployer ses ailes immaculées, je la sens parfois s'agiter sous le parchemin de ma peau surtendue. S'envoler...

Le temps ne compte pas ici, dans ce qui est devenu notre monde une fois la porte passée, voyage sans retour. Quelques km² de terres boueuses péniblement arrachées à une forêt de pins rabougris, où vivre n'a pas plus de sens que mourir. Tenir...

Chaque matin, on retrouve quelques êtres désespérés qui ont finalement décidé de mettre un terme à tout ce cauchemar, squelettes émaciés pendus dans les communs, accrochés aux clôtures électriques, corps anonymes que l'on ne songe plus à pleurer. Suicide, notre seule liberté...

Nous avons été chassés de l'Enfer pour nous consumer dans quelque chose de bien pire, de plus réel. Pas une once de pitié chez les bourreaux, plus rien d'humain chez les victimes. Plus de passé, pas d'avenir, juste tenir un jour encore. Et demain, demain...

# Posté le vendredi 24 mars 2006 10:58

Une autre nouvelle

Quant point l’aube…




Une soirée d'été comme toutes les autres, et pourtant…
Le mois de juin tirait à sa fin, je venais juste d'avoir 25 ans, l'âge où tout peut enfin commencer, où tout peut aussi s'achever tragiquement, cela ne dépend que de nous, ou presque. Mes congés commençaient, deux mois de festivités ininterrompues s'offraient à moi. J'allais y plonger avec délectation, il n'y a que l'alcool qui me permettait d'oublier un peu ces temps derniers,.d'oublier l'Evènement, le traumatisme de mon enfance. Cela commençait presque à devenir un problème.
Je ne suis pas alcoolique, j'en ai côtoyé assez pour savoir ce que cela signifie. Seulement, quand je commence à boire, je ne parviens pas à m'arrêter, d'ailleurs, je n'en ai généralement aucune envie. Je ne me sens bien que lorsque je suis assez déchiré pour me sentir calme, pour ne plus penser. Je bois pour oublier, pour me vider la tête, et, croyez le ou non, cela me procure un soulagement infini.
J'en avais marre d'être ce que j'étais, mais, je n'étais pas triste, je me sentais au début d'une nouvelle ère, d'un renouveau, d'une métamorphose aussi subtile que définitive, j'en sentais depuis longtemps les symptômes en moi, mais il avait fallu que l'on me pousse dans mes retranchements pour que je réagisse, pour que tout se mette en mouvement. Ça commençait.
En réalité, tout commença un soir, dans un bar à bières, sur un fond de musique gothique, toute la salle tanguait doucement, je me sentais bien, je ne pensais à rien. Je regardais les autres, je m'abreuvais de leurs menues joies : un couple qui flirtait, un groupe d'amis qui riaient aux éclats, deux vieux philosophes qui dissertaient sur la vie, puis, je le vis. Une personne seule à une table, savourant son vin, un sourire désenchanté peint sur le visage. Je croisai son regard juste une seconde, il me fit un petit signe de son verre, puis elle replongea dans la contemplation du couple.
Sans doute était-ce le vin, mais cet être me paraissait dégager une aura étrange, presque magique. Quand il tournait ou bougeait son visage, j'avais l'impression que sa peau miroitait, projetant de brefs éclats lumineux, comme les rayons du soleil frappant la surface d'un lac. Son visage semblait dégager une sorte de clarté mystérieuse, projetant plus qu'il ne réfléchissait la lumière. Elle me faisait penser aux saints que l'on pouvait contempler sur les vitraux des cathédrales. Il tourna son regard vers moi et m'adressa une moue ironique.
Sans détacher une seconde son regard du mien, il rassembla ses affaires et vint jusqu'à ma table. Elle marchait un peu trop légèrement et s'assit sans plus de cérémonie. Quand l'être fut face à moi, je ne pus retenir une mimique d'étonnement. Ses yeux brillaient, semblant absorber toutes les lumières du bar, comme de l'ambre, comme de la lave en fusion ou un chocolat mousseux. Les traits de son visage paraissaient tout à la fois candides et sages, fragiles et durs.
- Certainement, dit-elle en riant silencieusement.
Il tourna ensuite légèrement sa tête, offrant sa nuque délicate à ma contemplation, il balaya la salle du regard, puis me fixa de nouveau de son sourire mystérieux. Elle avait une voix fluette et basse, légèrement rauque. Visage de Sphinx.
- À moins que cela ne soit le contraire, reprit-il tout aussi énigmatiquement.
Elle se mit à rire doucement. Je n'avais pas encore émis le moindre son, la moindre parole. Son rire était magnifique, cristallin. Je ne parvenais pas à définir l'émotion que celui-ci véhiculait, joie comme mélancolie, ironie comme moquerie. Je pus alors le détailler, elle devait mesurer environ 1,75 mètre, longs cheveux noirs légèrement ondulés, regard d'un brun très clair, presque jaune, ascendance méridionale. Sexe et âge indéfinissables.
- Assez observateur, devina l'être, excellente conclusion.
- Vous, commençai-je.
- Contrairement aux apparences, me coupa-t-il, non, lire dans les pensées ne compte pas parmi mes talents. Je suis juste assez psychologue, rien d'exceptionnel.
De nouveau, ce sourire d'une douceur infinie, au-delà de toute conception. Je l'observai avec encore plus d'attention, toutefois, je ne parvenais pas à définir son sexe. Trop neutre, presque asexué, à la fois masculin et féminine, tout en étant ni l'un ni l'autre, alors même que je voyais très nettement les traits des deux sexes se dessiner sur son corps et son visage, comme des stigmates.
- Assez troublant, dit-elle, n'est-ce pas?. Et cette ambiguïté n'est en rien due à la quantité d'alcool que vous avez absorbé, du reste, vous le savez, vous êtes bien loin d'être saoul.
Ce n'était pas le moins du monde une question détournée, une affirmation. Il me scruta, son regard n'avait rien d'inquisiteur, juste intéressé. Il se passa délicatement une main dans les cheveux et fit un signe discret au garçon, qui lui apporta peu après deux verres de vin rouge.
- Un pinot noir, une excellente cuvée, précisa-t-elle en me tendant le verre, j'espère ne pas me montrer grossier.
Je ne pus que hocher vaguement la tête, il me subjuguait, rien de vulgaire chez elle, bien au contraire, le moindre de ses gestes était empreint de délicatesse, de fluidité, de grâce. Il porta le verre à sa bouche, carmin sur carmin. Puis, elle reposa le verre sur la table et s'éclaircit la gorge en toussotant.
- Comment vous appelez-vous, demanda-t-elle, vous avez un nom?.
- Pierre, bredouillai-je, et…
- Claude, lâcha-t-il en un seul souffle, depuis des temps immémoriaux. Vous ne touchez pas à votre verre?.
Je fis un rictus en parodie de sourire et but aussitôt une gorgée de vin, fort bon d'ailleurs. Cette rencontre, comme Claude l'avait souligné, m'avait complètement dégrisé. Je voulus ensuite m'allumer une cigarette, mais j'étais si troublé que je ne réussissais pas à gratter l'allumette. Ce fut Claude qui m'aida en grattant négligemment une allumette en tenant avec douceur la main qui tenait la boîte. Il avait une peau très douce. Il porta la flamme à la cigarette et je pus enfin aspirer quelques délicieuses et apaisantes bouffées de nicotine. Je soupirai. Ce qui fit pouffer Claude.
- Ne soyez pas si nerveux, me sermonna-t-il, et ne vous laissez pas tant abuser par mon apparence physique, je sais qu'elle n'est que trop troublante. Vous en serez bientôt la raison. Êtes-vous prêt à m'écouter avec attention?.
- Oui, fis-je, je pense que oui.
- Alors, commençons, dit Claude en souriant, comme vous l'avez deviné, je ne suis ni masculin, ni féminin, je suis neutre, d'ailleurs, je suis bien moins humain que vous ne l'imaginez.
- Comment cela, demandai-je en le détaillant, pourtant, votre apparence…
- En effet, dit Claude très doucement, mais c'est un peu plus complexe que cela, je ne vais pas rentrer dans des descriptions anatomiques, disons pour simplifier que je suis un être indéfini, je ne suis ni il ni elle, je suis el, je suis ce que l'on pourrait appeler un androgyne.
Claude se borna à sourire en voyant ma mine déconfite, el ne semblait pas le moins du monde étonné par ma réaction.
- Vous réagissez bien, ajouta-t-el, il y a encore quelques siècles, on m'aurait brûlé sur un bûcher à cause de ma nature. Heureusement pour moi, les mentalités évoluent. Vous comprendrez bientôt, si vous désirez, je ne vous oblige à rien.
- Quelques siècles, balbutiai-je, comment cela?.
- L'inquisition, répondit-il, il ne lui fallait pas beaucoup d'arguments pour vous juger, il m'a fallu dissimuler ma nature durant ces temps troublés. Mais j'étais déjà assez vieux pour savoir m'y prendre, l'avantage de l'expérience. Vous comprenez?.
- Je le crains, m'écriai-je, vous êtes immortel?.
- Oui, trancha-t-el.
Je sentis une pulsion sceptique envahir mon esprit, passait encore le fait que Claude soit androgyne, mais immortel, j'en doutais. Je lui dédiai le regard le plus sceptique que je pouvais produire. Claude se mit à sourire de façon ostensible.
- Je me suis mal exprimé, se reprit-el, je suis ineffable plutôt. Je peux mourir essentiellement de mort violente. Je suis virtuellement immunisé contre les maladies, le poison et l'âge. Depuis que je suis sorti de l'adolescence, je n'ai pas grandement changé. Je ne sais pas véritablement si je ne vieillis pas ou si je vieillis de manière imperceptible. Dans un cas comme dans l'autre, ma vie sera fort longue.
- Quel âge avez-vous, demandai-je à brûle pourpoint.
- Un peu plus de deux millénaires, dit-el, je n'ai jamais eu le goût du détail. Et, fort heureusement pour moi, ma mémoire a ses limites.
- Vous devez vous rendre compte, lui dis-je doucement, qu'il m'est très difficile de vous croire.
- Bien sûr que je m'en rends compte, me répondit-el en riant, et il me sera fort difficile de vous apporter des preuves de ce que j'avance. Sincèrement, j'ignore moi-même de nombreuses choses à mon propos de mon immortalité, par contre, je peux aisément vous montrer ce que c'est d'être un androgyne.
- Pourquoi moi, fis-je, quel intérêt?.
- Je vous observe depuis longtemps, ajouta Claude, même si vous ne l'avez jamais remarqué. Je suis le Premier Né de ma race, une aberration génétique. Mais ce n'est pas tout, je peux transmettre cette particularité à des humains ou des humaines, j'ai initié de nombreux héritiers, ils sont devenus pareils à moi. Et vous ferez fort bien l'affaire. Qu'en dites-vous?.
Je demeurai interdit, je n'étais pas certain d'avoir compris ce qu'el me proposait, j'étais fasciné, je ne pouvais le nier, mais, dans le même temps, je me demandais si Claude n'était pas atteint de quelque folie. Je relevai le visage, cramoisi, et le fixai avec stupeur.
- Vous vous demandez pourquoi, poursuivit-el, je pourrais vous donner des tas de raisons toutes aussi valables les unes que les autres, que je suis seul, que j'ai besoin de quelqu'un pour me guider dans ce siècle et dans les suivants, mais la vérité est beaucoup plus simple et directe. Vous me plaisez, vous avez vous-même quelque chose d'androgyne, on vous l'a sûrement déjà dit, je veux faire de vous un androgyne complet, je veux vous voir poursuivre votre vie et votre quête, quelle qu'elle soit, à travers les prochains siècles. En un mot, je crois que je vous aime. Je veux voir se réaliser toutes les promesses qui dorment derrière votre front, je veux voir votre regard s'emplir de sagesse sans que vous ne subissiez les outrages du temps, je sens votre douleur, je désire vous en libérez. Je désire que vous vous réalisiez pleinement, vous êtes seul dans la vie, vous souffrez, je veux vous libérer de cette douleur de vivre sans amour, je veux vous accompagner, vous soutenir sans vous étouffer, je veux être le vecteur, le révélateur, le professeur et l'élève. Je vous veux entier et indivisible, je vous veux fort et sans pitié, je vous veux compatissant, mélancolique, triste, heureux, je vous veux tel que vous serez dans quelques années, je vous veux vous-même. Je vous veux aimant les femmes et aimant les hommes indifféremment. Je vous veux androgyne, vous êtes pareil à moi, vous êtes peut-être celui que je cherche depuis deux millénaires. Voilà!.
Personne ne m'avait jamais adressé des paroles aussi proches de mon caractère, de ma sensibilité, de ma personnalité profonde. Quoiqu'il advienne désormais, je m'en souviendrais toute ma vie, jusqu'à ma mort, car de tout ce que j'avais entendu dans ma vie, c'était la plus belle déclaration d'amour que l'on m'avait jamais faite. J'étais touché au plus profond de mon âme, personne ne m'avait jamais deviné à ce point, personne n'avait jamais compris à ce point les ambivalences, les ambiguïtés et la complexité qui régnait en moi. Et Claude était pareil à moi, el l'avait avoué, et c'était bien la première fois que quelqu'un m'avouait me ressembler, et que je croyais cette personne.
- Sincèrement, fis-je après un long moment de réflexion, je ne sais pas quoi te répondre. Je ne sais même pas si je suis capable de te croire. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un comme toi, j'aimerais pouvoir te croire, mais je ne crois pas assez en quelque chose pour adhérer totalement à ce que tu es.
Claude était fascinant, à de nombreux points de vue, et il est vrai que j'aurais aimé lui ressembler, el avait un je ne sais quoi d'irréel, d'éthéré, quand el inclina légèrement son visage et qu'el me sourit avec concupiscence, je ne pus cette fois que lui rendre son sourire. El se redressa lentement et s'approcha de moi par-dessus la table, el embrassa délicatement mon visage, puis approcha ses lèvres de mes oreilles.
- Un pas après l'autre, me chuchota-t-el au creux de l'oreille, déjà, tu me tutoies, c'est une grande avancée. Je te l'ai signalé, si je ne peux pas t'apporter des preuves de mon immortalité, il m'est par contre facile de te montrer ce qu'est l'androgynie, en quoi je diffère de tous les autres êtres de la terre. L'avantage d'être un individu indéfini, c'est que l'on peut aussi bien avoir des relations sexuelles avec l'un ou l'autre des sexes, on peut aussi bien posséder qu'être possédé.
Le souffle profond de son murmure au creux de mon oreille me fit frissonner jusqu'à la pointe des orteils, tant par ce qu'il évoquait, que par ce simple contact physique. Puis, el se remit assis face à moi, et l'émotion qui transparaissait dans son sourire m'était cette fois très clair, c'était ni plus ni moins que du désir. Son sourire sembla se propager à son visage, comme une lame de fond, comme si sa peau étincelait au passage de ce sentiment, projetant de nouveau des éclats lumineux, comme si des paillettes s'agitaient sous son derme empourpré. Puis, Claude sembla reprendre le contrôle d'el-même et ses manifestations disparurent. Sans façon, el remit son manteau et me prit par la main. Quand ses doigts frôlèrent les miens, je vis des traînées irisées se répandre tout le long de son bras en partant de la pointe des ongles.
- Ceci, dit-el en me montrant sa main parcourue de flambées chatoyantes, est le seul désavantage à être androgyne, nos émotions transparaissent sur notre corps au sens le plus littéral du terme, nous étincelons. Tu es plus grand que je ne l'avais cru.
Je ne pouvais de nouveau détaché mon regard de Claude, el marchait avec un mélange de grâce et de force, comme si el avait voulu écraser le sol en glissant dessus, sa poigne par contre n'avait rien de faible, même si sa peau avait la douceur des peaux de femmes, ou des très jeunes hommes. Le scintillement qui était né juste à l'endroit où nos mains se joignaient, irradiait désormais jusqu'à la base de son cou, parsemant son épiderme d'ondes mordorées du rose très pâle au rouge luminescent. Claude m'attira dans un coin un peu plus sombre.
- Je dois me cacher, fit-el, je deviens trop voyant.
Nous attendîmes quelques minutes sous l'abri tout relatif d'un porche, el serré contre moi, blotti tout contre mon torse, au creux de mes bras, le visage enfoui dans sa chevelure, je respirai pour la première fois son parfum, aux nuances à la fois piquantes et légèrement musquées. Je le serrai plus encore contre moi, el leva son regard interrogateur vers moi. Instinctivement, car ce mouvement me rappelait le mouvement d'une amante tendant ses lèvres, je l'embrassai. Heureusement, la rue était déserte, et rien ne m'avait préparé au spectacle qui m'attendait.
Claude répondit à ce baiser et m'attira encore plus contre el, je le plaquai contre le mur. Je sentis aussitôt une chaleur irradiée tout le long de mon corps, de tous les endroits où le corps de Claude touchait le mien, une douce tiédeur m'envahit. Quand j'entrouvris les paupières, Claude m'apparut d'une luminosité saisissante, diffusant une tendre lumière, comme des lampions asiatiques. Ce fut elle qui cessa notre baiser.
- Nous allons devoir attendre que cela s'efface, m'expliqua-t-el, cela ne prendra que quelques minutes.
Cela m'importait peu, je savourais chaque minute qu'el passa ses bras passés autour de moi, puis nous reprîmes notre chemin en devisant gaiement, évitant toute discussion qui aurait pu raviver Claude. Mais son regard presque phosphorescent ne m'indiquait que trop clairement ce à quoi el pensait. Nous arrivâmes là où el logeait. Un vaste appartement, poutres apparentes et cheminée de grès, un mobilier style antiquité, des colonnades, des fontaines et quelques statues.
- Cela me rappelle ma jeunesse, souligna Claude à mon intention.
El me conduisit dans sa chambre, et, très doucement, mais très simplement, se dénuda entièrement pour que je le détaille. Son corps était dépourvu de pilosité en dessous des sourcils, les épaules trop carrés pour être une femme, mais des formes trop voluptueuses pour être un homme, je constatais avec surprise que son corps tout entier se trouvait à la croisée de deux chemins. Son corps n'était pas un ensemble composite de particularismes masculins et féminins, il se situait vraiment entre les deux, et il rayonnait tendrement dans la pénombre ambiante. Des rivières pourpre et brillantes dévalaient le long de son buste, effleurant au passage son ventre et ses cuisses pour cascader jusqu'à ses pieds.
Le plus étonnant bien entendu se passa lorsque qu'el s'approcha de moi pour que je puisse contempler son sexe. Il me serait difficile de le décrire, il n'existe rien de commun sur cette terre, rien de comparable au sexe d'un androgyne. Un organe d'une étrange rareté, pourvue tout à la fois d'un appendice et d'une fente, rayonnant comme un petit soleil dans la pénombre de la chambre et pulsant lentement comme une étoile lointaine, palpitant comme le cœur d'une colombe.
Claude se tenait à moins d'un mètre de moi, pour autant, je sentais sur mon visage la douce chaleur qui émanait de tout son corps, frissonnant de lumière, luisant paisiblement, comme parcourue par des sillons de lucioles iridescentes. Mais l'élément le plus exceptionnel était encore son regard, étincelant avec une telle intensité qu'il m'était difficile de le regarder, rayonnant avec une luminescence incroyable. Claude s'approcha de moi et frotta délicatement sa joue bouillonnante contre la mienne, puis elle se recula jusqu'au lit. Je crus qu'el m'invitait à le suivre et je me levai du fauteuil.
- Attends, fit-el d'un geste, si tu vas plus loin, tu ne pourras jamais plus faire marche arrière, c'est par le sexe que se transmet l'androgynie, par le sexe que se transmet tout ce qui va avec. Si nous faisons l'amour ce soir, ta transformation commencera, et il sera trop tard pour changer d'avis. Si tu m'approches ici et maintenant, tu ne pourras plus jamais être semblable à aujourd'hui, c'est une question que tu dois bien soupeser.
Ce fut cette fois moi qui la décontenançai, principalement parce que le choix ne se posait pas pour moi. Je lui fis donc mon plus beau, mon plus mauvais sourire. Je vis toutes les couleurs qui parcouraient sa peau baisser d'un degré dans leur radiance. Je vis Claude se troubler, je n'avais aucune intention de faire durer le suspens très longtemps, car j'en étais incapable. Mon sourire s'accentua encore, pour toute réponse à sa question, je m'approchai d'el brusquement et l'embrassai plus fougueusement que je n'avais jamais embrassé personne. El se remit à luire avec une douce violence. El continua à me caresser tout en me déshabillant, je sentis mon corps s'embraser à son tour, même s'il ne luisait pas. Nous basculâmes sur le lit et je pris Claude.
Ce que j'avais ressenti jusqu'à aujourd'hui ne fut rien comparé à la jouissance que j'éprouvai alors, le sexe de Claude encerclait le mien comme un fourreau de chair palpitante et humide. Je n'avais aucun besoin de bouger, le sexe de Claude pulsait à un rythme lent et ondoyant. Je sentis des frissons parcourir chaque parcelle de mon corps, m'entraînant peu à peu vers un plaisir à la fois intense et doux, violent et profond, chaque fibre de mon être vibrait au même rythme qu'el, cœur, corps et âme joints. Puis vint la montée en spirale, toujours plus haute et frénétique, jusqu'à la délivrance finale. J'éprouvais alors un plaisir si intensément profond qu'il me semblait que chaque cellule de mon corps vibrait d'un frisson extatique, je sus que tout cela n'était qu'un début, que chaque étreinte serait plus intense que la précédente. Je compris que, comme Claude, je deviendrais el, que je pourrais un jour luire avec une telle puissance que la nuit deviendrait jour.
Cela commença une nuit dans un bar, mais cela ne faisait que commencer, si nous le voulions, il n'y aurait ni fin ni répit dans notre amour. Cela continue encore aujourd'hui, je m'appelle Frédéric maintenant, ou Frédérique, ça dépend. J'ai changé, je suis un peu moins musculeux et mes traits se sont adoucis, je suis aussi beaucoup plus mince, mes cheveux sont plus longs et mes yeux, autrefois vert de gris, peuvent désormais scintiller comme une émeraude devant une flamme. Claude me dit parfois en plaisantant que je ressemble à un elfe tel que Tolkien les décrit, et qui sait, peut-être a-t-el raison, sans doute a-t-il croisé l'un des nôtres un jour.
Je pourrais vous détailler toute la période qui suivit mon initiation, ma métamorphose, comment la nymphe s'est changée en papillon. Je pourrais vous parler d'évènements incroyables, de mon premier fou rire androgyne, où je me suis mis à scintiller en pleine soirée. Comment mon corps s'est lentement métamorphosé, ceci dit, je réagis encore beaucoup en tant qu'homme, 25 de masculinité, ça marque, Claude me dit que cela aussi s'effacera avec le temps. J'ai changé et je reste moi, ou plutôt, je suis devenu beaucoup plus moi que je ne l'ai jamais été auparavant, une nouvelle ère s'est ouverte, la métamorphose aussi subtile que définitive que j'attendais est arrivée. Je suis heureux, je suis amoureux.
J'ai près de 50 ans aujourd'hui, l'âge importe peu, la vie est un éternel recommencement, je n'ai pas changé depuis, aucune ride sur mon visage, aucun cheveu gris dans ma chevelure sombre. Je sens souvent les regards se poser sur moi quand je me promène dans la rue, admiré tant par les hommes que par les femmes, cela aussi importe peu, je l'ai el et el m'a moi. J'ai appris beaucoup de choses, j'en ignore encore plus, je me suis découvert un talent pour la peinture, j'y travaille peu pour le moment, je profite de Claude. De toute manière, je sais désormais que, pour développer ce talent, j'ai tout le temps qu'il me faut.
Claude, el, me semble aussi apaisé, un jour reviendra peut-être le temps des désillusions et des doutes, aussi immortels que nous soyons, nous ne savons pas si l'amour est réellement éternel. Le temps nous accordera encore certainement des années, des siècles de bonheur, franchement, pour notre immortalité, pour pouvoir témoigner dans 1000 ans des merveilles de la nature et des constructions des hommes, pour pouvoir encore éprouver de l'amour après des milliers d'années, le Ciel nous doit bien ça.

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# Posté le lundi 20 mars 2006 10:43

Et deux poèmes dans la foulée

Rencontre sylvestre

C'était l'Été, je reposais
Près d'un ruisseau,
Je rêvassais dans la forêt,
Quand tu es arrivée.

J'ai sursauté, je suis tombée
Dans le ruisseau,
Sur ton visage, une joie de vivre,
Dont j'étais dénuée.

Ainsi, nous sommes restées ensemble
Près du ruisseau,
À discuter, se raconter,
Nous étions fascinées.

Tu t'approchas, tu m'embrassas
Et le ruisseau,
Renvoyait notre reflet,
Deux blondes adolescentes enlacées.

Je suis plus vieille, cynique et triste,
Loin le ruisseau,
Je ne crois plus en l'Amour, mais
Je n'ai jamais oublié.

Emprise des sens

Dors!
Je veille pour deux,
Ne viens pas briser
Ce silence béni.
Parfois, ce qui est tu
Est plus intense
Que ce qu'on se dit.
Je vois ciller tes lèvres,
Ne parle pas,
J'ai compris.
Touche-moi seulement
De tes ongles luisants
Comme les vitraux
D'une cathédrale.
Peint sur ma peau
Tes émotions,
Grave dans ma chair
Tes sentiments,
Tatoue à l'encre transparente
De ta langue
D'indicibles fresques
Évanescentes.
Une nuit seulement,
Dans toute une vie,
Plongeons
Dans
L'oubli.
Scellons d'un baiser
Notre pacte
Sans lendemain,
L'aube se lève
Dans le noir,
Signant le crépuscule
De notre histoire.

# Posté le samedi 04 mars 2006 07:16

Une petite nouvelle

Coucou, voila, j'avais dit que j'écrivais, eh bien, en voici un exemple, la première nouvelle inspirée que j'ai écrite

Quand vient la nuit...


Une soirée d'hiver comme toutes les autres, pourtant...
Comme il n'y avait plus une table de libre, je m'étais installé dans le coin le plus reculé du comptoir. Cigarette à la main gauche, stylo dans la droite, en train de composer, comme d'habitude. Je ne sais pourquoi, j'ai toujours eu l'inspiration dans les bars. J'ignorais les autres, ils me fournissaient le bruit de fond nécessaire à la création. Je fis à peine attention à lui quand il s'assit sur le tabouret voisin. Le temps s'égrena.
- Excuse-moi, tu as du feu?.
Je me retournai vers lui, déjà sur la défensive, mais son sourire était de celui qui faisait plier toutes les défenses, sincère, généreux, contrit aussi. Il était beau gosse, moi, l'esthète, je ne pouvais que le reconnaître, j'ai toujours su reconnaître la beauté d'une personne quelle que soit son âge, sa nationalité ou son sexe, et lui, il était magnifique, des images d'anges de Botticelli issues de mes études me revenaient soudain en mémoire. Je lui tendis mon briquet, main tremblante, en bafouillant. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Il me fit un petit signe de tête pour me remercier.
- Tu écris?.
Il me prit de court. Je n'avais pas eu le temps de cacher les feuilles dans mon sac. D'un petit mouvement de la tête, il m'invita à poursuivre. Je voulais lui expliquer que c'était personnel, que je n'avais jamais montré mes écrits à personne, même mes amis les plus proche n'avaient jamais été conviés à les lire, peur du regard de l'autre, comme à l'accoutumée. Il vit le mouvement de mon bras qui cachait maintenant mon texte. Il sourit encore.
- Désolé, je ne voulais pas être indiscret. J'ai déjà essayé d'écrire moi aussi, mais ça n'a jamais rien donné d'intéressant. C'est un peu de la jalousie.
Toujours un sourire au coin des lèvres, il toucha négligemment ma main, paume contre le dos de la mienne. Je ne pus retenir le geste instinctif de la retirer, j'ai toujours eu beaucoup de difficulté avec les contacts humains physiques. Il prit cela pour du dégoût, je le lus sur son visage, toutes ses émotions transparaissaient facilement sur son visage. Il s'excusa et se détourna de moi, le regard dans le vide. Je ne savais pas comment lui expliquer que je n'avais pas voulu faire ça, que je ne voulais pas vexer une si belle créature, je ne sais même plus pourquoi je pensais cela, ni pourquoi ce simple incident me touchait tant. Je n'ai jamais été très à l'aise avec les paroles, à part à l'écrit. Mais là, c'était réel, rien à voir avec les histoires que j'inventais.
- Je ne voulais pas te...
Le reste mourut dans ma gorge, rien de bien concluant. J'aurais voulu lui dire quelque chose qui aurait racheté ce geste, j'ai toujours de grandes phrases en réserve dans mon esprit pour ce genre d'occasion, seulement, je ne parviens jamais à les placer au bon moment, je suis d'une maladresse rarement égalée. Je ne voyais pas ce que je pouvais faire, mis à part que ma main, ma main schizophrène avait soudain décidé toute seule de se poser sur sa cuisse. Il me regarda, intrigué, et je me mis à rougir comme je n'avais jamais rougi auparavant. Cette fois, je me sentais complètement largué, j'avais aussi compris pourquoi. Son sourire réapparut, interrogateur, méfiant aussi. Il baissa ses yeux sur ma main posée sur lui, à demi crispée. Je sentis de nouveau le besoin de la retirer, je m'étonnais soudain de ma propre audace. Je tins bon, elle ne bougea pas d'un pouce. Je craignais sa réaction, elle ne tarda pas à venir.
- Tu joues à quoi là?. Si ça t'amuse ce genre de jeu, pas moi.
Je crois que toute autre question m'aurait fait taire définitivement, et moi, qui manquait de courage la plupart du temps dans ce genre de situation, je réussis à parler presque sans chevroter.
- Je ne sais pas à quoi je joue, je sais juste que je ne joue pas.
Ça ne voulait rien dire, mais il comprit. Son visage se détendit et il se remit à sourire. Ce fut à son tour de bouger sa main, il la posa sur mon avant bras. Une chaleur inexplicable s'y alluma et je me mis à frissonner, comme si j'avais froid.
- Tu me plais.
Il avait dit ça tout simplement, sans forfanterie, mais pour moi, c'était comme un raz de marée. J'étais complètement retourné, déboussolé, comme anéanti quelque part. Et flatté, oui, heureux de lui plaire, un onguent apaisant pour ma timidité légendaire, moi qui n'ai jamais su draguer. J'aurais voulu lui répondre tout aussi facilement autrement que dans ma tête, je pensais en vers, et je rougissais de plus belle. Je fis alors un truc idiot, insensé, je poussai vers lui mes feuilles. Il les lut sans sourciller. Il se rapprocha doucement de moi, sa cuisse contre la mienne, galbée, dans son jean. J'en sentais la chaleur à travers le mien.
- C'est beau, un peu sombre. Tu dois avoir une vie intérieure passionnante. Tu ne crois pas que nous devrions poursuivre cette conversation dans un endroit plus tranquille. Non?.
Je ne pouvais me résoudre à refuser, du reste, je ne sais même pas si j'aurais réussi. Je mis ma veste et le suivit, il était un petit peu plus petit que moi, sa chevelure sombre atteignait mon menton. Nous faisions un drôle d'équipage dans la rue, lui, parlant sans s'arrêter, moi, tout en noir, à moitié muet. Imperceptiblement, je me détendis.
Une fois chez lui, il m'offrit à boire. Son appartement avait quelque chose de spartiate, d'immaculé. Je faillis m'étrangler à la première gorgée de whisky. Il s'assit face à moi, ses genoux contre mes genoux, son regard dans le mien. Je pus enfin l'observer à la lueur tremblotante de la bougie, ça lui donnait un charme un peu asiatique, le teint mat, le visage imberbe, à la courbure innocente et douce, où la virilité se mêlait encore à la candeur de ses traits enfantins. Mais, surtout, c'était son sourire, son sourire et ses yeux qui me fascinaient. J'ai toujours été captivé par le regard des gens, et le sien était envoûtant, de larges yeux en amande, à la couleur peu commune, d'un gris bleu très clair, en les contemplant, on avait l'impression de se retrouver soudain au bord d'un lagon océanique, balayé par l'écume.
- Il faudrait peut-être te décider à parler, j'aimerais quant même te connaître un peu.
Je sortis de ma torpeur et me mis à parler, comme je l'avais rarement fait au cours de ma vie, je ne sais si c'était l'alcool ou sa présence, mais je me sentais bien, la part de moi qui me jugeait le plus durement semblait cette fois engourdie. Je lui dis un tas de choses, je prononçai des mots qui n'avaient jamais franchi le barrage de ma conscience. Et lui écouta attentivement, me conseillant, me rassurant, Puis cela finit. Quand il se leva de la table basse et s'assit sur mes genoux, je me mis à paniquer.
- C'est ta première fois, ne t'inquiète pas, nous allons aller doucement. Au fond, ce n'est pas grand chose, un cap.
Et tout en disant cela, il approcha son visage tout près du mien, au point que ses cils papillotaient contre les miens. Je sentais son souffle lent et profond contre ma joue. Alors, il prit mes lèvres. Il savait que je n'oserais pas faire le premier pas. C'était troublant, troublant et doux, un monde d'extase dont j'avais rêvé et que je n'avais jamais étreint se révélait à moi. Je fondais. Il se cala plus confortablement encore sur moi, se blottissant au plus près de moi, dans un corps à corps troublant. Son corps contre le mien.
Quelque chose s'alluma en moi, à la fois d'infiniment doux et violent. Je répondis à son baiser, ma langue explorant la sienne, et inversement. Cela sembla durer une éternité. Sans cesser ce baiser, nous basculâmes dans le canapé, lui sur moi, lui contre moi. Et nos mains se mirent à virevolter, des caresses tendres ou appuyées, de toute manière, je ne contrôlais plus rien, je m'abandonnais peu à peu. Ma main gauche disparut sous sa chemise, à la recherche de son torse à peine musclé, à la peau d'homme, la droite explorant la rondeur de ses fesses. Je franchissais un pas de plus vers l'extase, vers la libération.
Il ôta négligemment son pull et écarta avec tendresse les pans de ma chemise. J'approchai mon visage de son torse, luisant doucement à la lueur de la bougie, je goûtais alors de mes lèvres sa peau, ses abdominaux, ses mamelons, sa sueur salée tout en continuant à caresser son dos de la nuque à la chute de ses reins, non pas comme s'il avait été une femme, car cela n'avait rien de commun. J'avais connu des femmes aussi, ma main faisait la différence. Une tempête s'abattit sur moi, je me redressai assis, une main sur ses fesses. Je tremblais, je souriais, j'avais froid, j'avais chaud, je crois même que je pleurais aussi. Quand il souffla la bougie, son sourire angélique aux coins des lèvres, je compris que le meilleur restait à venir.
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# Posté le samedi 04 mars 2006 07:15

Modifié le lundi 20 mars 2006 10:41