C'est au fond de ma poche, j'en sens la pression contre mon sein droit. Une mélodie de Brahms serpente parmi les circonvolutions de mon encéphale. Tu sais Lise que j'ai toujours été trop mélomane pour avoir besoin d'un walkman. Le ciel vire au gris sale, la brise assassine déchire les nuées putrides, les taillade en lambeaux. Je ne sais pas où je vais, je ne sais plus. Je rejoins la place, la fontaine y vomit toujours dans la vasque rongée par les émanations des véhicules. Mon regard l'effleure à peine.
C'est au fond de ma poche, c'est lourd comme le pêché et léger comme un rire d'enfant. Tu vois, Lise, je finis toujours par revenir sur les lieux de nos festins orgiaques, mon esprit s'est dispersé, mon corps lui n'a rien oublié. Tu m'as étreint ici pour la première fois, tu m'as étreint ici pour la dernière fois également. Je m'en souviens à chaque souffle. Que veux-tu, Lise, mon esprit est un cimetière, que les morts reviennent toujours hanter.
C'est au fond de ma poche, à peine plus gros qu'un insecte. Ça me ronge, tout me ronge en réalité, j'ai la raison en érosion. Mon âme est calcaire, le flux et le reflux la creusent comme un château de sable. Mon cœur est lourd de sensations inexpressives, engorgé jusqu'à la gueule de poésie inutile, maintenant futile. Quand sa muse meurt, Lise, le poète n'a plus rien à dire, le poète n'a plus qu'à se taire.
C'est au fond de ma poche, c'est tout ce que tu m'as laissé. Ton absence m'a sevré de toi, je ne suis pas guéri pour autant. Parfois, je me réveille au creux de la nuit, mon corps te réclame, il ne ressent plus que des orgasmes illusoires. Je dors et je rêve de toi, le seul endroit où nous pouvons nous rejoindre désormais. Mes mains se crispent sur le vide, tu es un fantasme Lise, une obsession spectrale dont les lèvres se sont closes à jamais, muette comme les gisants de pierre.
C'est au fond de ma poche, ça entonne une symphonie de regrets. Mon regard boit les cieux corrompus, les gargouilles me fixent de leur regard cave, une ironie luisant dans leurs orbites de grès. La cathédrale gothique trône comme un chœur de granit, le squelette de métal des échafaudages rehaussent ses flancs comme une amulette celtique, un joyau barbaresque scintillant dans les limbes abyssales. Sa flèche pourrait féconder les nuées sombres.
C'est au fond de ma poche, ça me vrille l'esprit. J'escalade l'une après l'autre les marches qui me séparent des champs célestes. Je monte vers toi comme un supplicié, allégé de toutes mes fautes, engourdi de toutes mes souffrances. Je compte les mètres qui nous séparent Lise. Les pans de ma veste glissent autour de moi, s'ébrouent dans le vent comme les ailes d'un corbeau. La statue de l'archange Rafaël sera mon témoin et mon bourreau.
C'est au fond de ma poche, comme un linceul funéraire, c'est mon requiem Lise. Je surplombe la cité lugubre et sinistre, je vois enfin le monde tel qu'il est : Les fenêtres borgnes, les vaines pantomimes humaines, les buildings évanescents, les phares des voitures s'agitant inutilement comme des lucioles dans la tourmente. Mon esprit absorbe l'immensité, comme une ultime photographie. Je m'approche du rebord et je regarde le vide à mes pieds.
Tu es au creux de ma paume, Lise, le petit nom que je te donnais. Je t'avale d'un trait, il n'est pas besoin de cérémonies pour nous marier. Mon monde se dilate, ses couleurs s'intensifient, j'enlève mes vêtements pour laisser se déployer mes ailes chimériques. Tu crois qu'elles pourront me porter, Lise, je ne suis pas plus lourd qu'une pensée. Je m'envole. Les courants descendants me plongent vers la terre comme Samaël vers les abîmes infernaux, c'est ma Chute. Je ne crains rien, Lise, j'ai toujours su que mourir ferait mal. Une ultime pensée érotique traverse mon esprit, j'imagine la clarté vermillon qu'auront les pavés perlés de sang à la lumière des étoiles. Je crois même que je ris, Lise, le petit nom que je te donnais, Lise, Lsd.